Les guerres qui ont tout changé
PARENT : La dernière fois, je t'ai laissé avec des gens très fiers. Des machines, des usines, des bateaux à vapeur. Au début des années 1900, beaucoup pensent que l'humanité est devenue presque incassable.
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PARENT : La dernière fois, je t'ai laissé avec des gens très fiers. Des machines, des usines, des bateaux à vapeur. Au début des années 1900, beaucoup pensent que l'humanité est devenue presque incassable. Ce soir, je te raconte comment cette fierté s'est brisée. Et ça commence avec un berger.
ENFANT : Un berger ?
PARENT : Oui. Il garde des troupeaux au bord d'un fleuve, au Sénégal. Il a une vingtaine d'années. En 1914, une guerre éclate très loin de chez lui, et on vient le chercher pour se battre. Il traverse la mer. Il se retrouve dans la boue, sous les obus, dans un pays froid qu'il n'a jamais vu. Une balle lui brise la mâchoire. Il survit, il apprend à écrire, et il raconte tout ça dans un livre. Il s'appelait Bakary Diallo.
ENFANT : Mais pourquoi lui ? Cette guerre n'était pas chez lui.
PARENT : C'est la bonne question. On appelle ça la Première Guerre mondiale, et le mot n'est pas exagéré. Des soldats venus du Sénégal, d'Algérie, d'Inde, du Vietnam, d'Australie, de Nouvelle-Zélande. Des centaines de milliers de travailleurs venus de Chine pour creuser et transporter. La planète entière a été aspirée dans cette guerre. Et des millions de personnes ne sont jamais rentrées chez elles.
ENFANT : Et après, les gens ont compris ?
PARENT : Ils ont dit : plus jamais ça. Et vingt ans plus tard, ça recommence, en pire. La Deuxième Guerre mondiale, de 1939 à 1945. Encore plus de pays, encore plus de morts. Et deux choses que personne n'avait crues possibles. La première : un pays, l'Allemagne d'alors, organise l'assassinat de millions de personnes, surtout des Juifs — des hommes, des femmes, des enfants — simplement parce qu'ils sont nés juifs. Pas dans le désordre d'une bataille. Avec des trains, des listes, des horaires. On appelle ça la Shoah. C'est le mot difficile de ce soir : un mot de la langue hébraïque qui veut dire catastrophe.
ENFANT : Des enfants aussi ?
PARENT : Oui, des enfants aussi. Je ne te le cache pas, parce que c'est vrai et que tu as l'âge de l'entendre. Une fille de ton âge, Anne Frank, a tenu son journal pendant deux ans, cachée avec sa famille dans une maison d'Amsterdam. Elle a été découverte et déportée. Son journal, lui, a survécu. Tu le liras.
ENFANT : Tu as dit deux choses. C'est quoi la deuxième ?
PARENT : En 1945, une bombe d'un genre nouveau détruit une ville du Japon, Hiroshima, en quelques secondes. Depuis ce jour, les humains savent qu'ils ont entre les mains de quoi effacer leur propre espèce.
ENFANT : Et les penseurs, après ça ? Ils pouvaient continuer comme avant ?
PARENT : Non. C'est toute l'histoire de cette saison. Avant, beaucoup de philosophes admiraient l'être humain pour sa force : sa raison, sa science, ses machines. Après, c'est devenu impossible. La science avait servi à fabriquer des gaz qui tuent. L'organisation, les trains, les papiers bien remplis avaient servi à faire fonctionner des camps. Il fallait repartir d'une autre question : qu'est-ce qu'on fait de notre fragilité, maintenant qu'on sait de quoi on est capables ?
PARENT : Et j'ajoute quelque chose d'important. Ce siècle n'a pas montré que le pire. Des gens ont caché des inconnus au péril de leur vie. Des villages entiers ont protégé des enfants qu'on cherchait. Je ne veux pas que tu retiennes seulement l'ombre. Disons que ce siècle a montré les deux en même temps : le pire que des humains peuvent organiser, et le meilleur que des humains peuvent donner.
ENFANT : Et nous ? On est nés longtemps après. Ça nous concerne encore ?
PARENT : Oui, parce que tout ce qu'on va voir cette saison vient de là. Les penseuses et les penseurs qu'on va rencontrer ont presque tous été blessés par ces guerres dans leur propre vie. Et ils ont écrit pour ceux d'après. Pour toi.
PARENT : La phrase à garder, ce soir : depuis ce siècle-là, on sait que la vraie question n'est pas d'être forts, mais de savoir quoi faire de notre force.
PARENT : Et je te laisse avec une question. En 1918, le monde entier a dit : plus jamais ça. Pourquoi, à ton avis, ça n'a pas suffi ?
Jetés dans la vie sans l'avoir demandé
PARENT : Ce soir, on commence par une question étrange. Est-ce qu'on t'a demandé ton avis avant de te faire naître ?
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PARENT : Ce soir, on commence par une question étrange. Est-ce qu'on t'a demandé ton avis avant de te faire naître ?
ENFANT : Non. C'est difficile de demander son avis à quelqu'un qui n'existe pas encore.
PARENT : Exactement. Personne n'a signé pour naître. Et personne n'a choisi où, ni quand, ni dans quelle famille, ni dans quel corps, ni dans quelle langue. Alors écoute. Deux bébés naissent la même nuit, en 1925. Le premier naît à Varsovie, en Pologne, dans une famille juive. Le second naît à dix mille kilomètres de là, dans un village que la guerre n'atteindra jamais. Aucun des deux n'a rien décidé. Et pourtant, les guerres dont on a parlé la dernière fois vont broyer la vie du premier et épargner celle du second.
ENFANT : C'est injuste.
PARENT : Oui. Et après les grandes guerres, des penseurs ont regardé cette injustice en face. Un philosophe allemand a trouvé une image pour la dire : nous sommes jetés dans la vie. Comme on jette des dés. Tu ouvres les yeux un matin, et te voilà : ici plutôt qu'ailleurs, maintenant plutôt qu'il y a mille ans, dans ce corps-là plutôt qu'un autre. Tu n'as pas choisi la table de jeu. Tu es déjà dessus.
ENFANT : Il s'appelait comment, ce philosophe ?
PARENT : Heidegger. Je te donne son nom parce que c'est honnête, mais on ne s'attardera pas sur lui, et tu vas comprendre pourquoi : cet homme a soutenu le parti qui a organisé la Shoah. Retiens ça pour toute ta vie : une idée peut être juste même quand celui qui l'a trouvée s'est gravement trompé ailleurs. C'est à toi de trier, toujours.
ENFANT : Attends. Si on est jetés, alors notre point de départ n'est ni notre faute ni notre mérite. Le bébé de Varsovie n'avait rien fait de mal. Et l'autre n'avait rien fait de bien.
PARENT : Tu viens de dire quelque chose de très fort, et je n'ai rien à corriger. Personne ne mérite son point de départ. Quelqu'un qui naît dans une maison pleine de livres, dans un pays en paix, n'est pas meilleur que les autres. Il a tiré d'autres dés, c'est tout.
ENFANT : Mais alors on est quoi ? Des feuilles dans le vent ? On ne décide rien ?
PARENT : Là, on arrive au plus beau morceau de l'idée. On n'a pas choisi d'être jetés. Mais une fois jetés, on n'est pas des pierres. Une pierre qu'on jette tombe, et c'est fini. Nous, on peut faire quelque chose de notre chute. La langue qu'on ne m'a pas demandé d'apprendre, je peux écrire des poèmes avec. Le pays où je suis tombé, je peux le traverser, le quitter, le réparer.
PARENT : Mais je nuance, parce que c'est important. Tout le monde n'a pas la même marge. Celui qui naît dans un camp de réfugiés a moins de cartes en main que celui qui naît dans un palais. Dire « chacun fait quelque chose de sa vie », ça peut devenir une excuse pour ne pas aider. Alors disons-le en entier : vivre, c'est faire quelque chose de ce qu'on n'a pas choisi. Et bien vivre ensemble, c'est faire en sorte que les autres aient, eux aussi, de quoi faire quelque chose de leur vie.
ENFANT : Et c'est vraiment notre point commun ? Tout le monde, partout ?
PARENT : Tout le monde, sans une seule exception, depuis le début de l'humanité. La reine et le berger, l'enfant de Hanoï et l'enfant de Lima. Aucun n'a rempli de formulaire avant de naître. Quand tu croises quelqu'un de très différent de toi, vous avez au moins ça en partage : vous êtes tombés tous les deux dans une vie que vous n'avez pas commandée.
PARENT : La phrase à garder, ce soir : on n'a pas choisi de naître, mais on choisit quoi faire de ce qu'on n'a pas choisi.
PARENT : Et la question que je te laisse : dans ta vie à toi, qu'est-ce que tu n'as pas choisi... et qu'est-ce que tu es en train d'en faire ?
Levinas : ton visage me demande quelque chose
PARENT : Ce soir, on commence par une expérience que tu peux faire demain. Dans le bus, dans la rue, regarde le visage de quelqu'un que tu ne connais pas.
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PARENT : Ce soir, on commence par une expérience que tu peux faire demain. Dans le bus, dans la rue, regarde le visage de quelqu'un que tu ne connais pas. Pas ses chaussures, pas son sac. Son visage. Tiens trois secondes.
ENFANT : Trois secondes, c'est déjà gênant. Si la personne me voit, je détourne les yeux.
PARENT : Et pourquoi ? Tu peux fixer une affiche pendant une heure sans gêne. Une pierre, un arbre, un mur. Mais un visage humain, non. Il se passe quelque chose. Un philosophe a passé sa vie entière à comprendre ce quelque chose. Avant de te dire son nom, il faut te raconter sa vie, parce que sa pensée en sort directement.
PARENT : Il naît en 1906 en Lituanie, dans une famille juive. Jeune homme, il part étudier la philosophie en France et il y reste. Quand la Deuxième Guerre mondiale éclate, il est soldat français. Fait prisonnier en 1940, il passe presque cinq ans dans un camp à couper du bois ; son uniforme de soldat le protège, car les prisonniers de guerre ne sont pas envoyés dans les camps de la mort. Pendant ce temps, en Lituanie, presque toute sa famille est assassinée. Son père, sa mère, ses frères. Sa femme et sa fille, cachées en France par des religieuses, survivent. Il s'appelait Emmanuel Levinas.
ENFANT : Comment on peut encore faire de la philosophie après ça ?
PARENT : C'est exactement sa question. Il aurait pu écrire sur la haine, ou sur la vengeance. Il a choisi d'écrire sur le visage. Voilà son idée. Quand le visage de quelqu'un est là, devant toi, il te demande quelque chose, avant même qu'un seul mot soit prononcé. Il dit deux choses en silence. Ne me fais pas de mal. Et : réponds-moi, ne fais pas comme si je n'existais pas.
ENFANT : Attends. Un visage ne parle pas. C'est toi qui imagines qu'il demande.
PARENT : Peut-être. Mais alors pourquoi tout le monde l'imagine, partout sur la planète ? Quand quelqu'un tombe dans la rue, ton corps se tourne vers lui avant que tu aies décidé quoi que ce soit. Quand quelqu'un te parle et que tu regardes ton téléphone, tu sens bien que tu lui fais quelque chose. Levinas dit : le visage est la partie la plus nue de l'être humain. On habille le corps, on protège la tête avec un casque, mais le visage reste exposé. C'est par là qu'on est blessable, et c'est par là qu'on se présente aux autres. Les deux en même temps.
ENFANT : Et sa grande idée, c'est quoi, exactement ?
PARENT : Que cette demande, tu ne l'as pas choisie. Tu n'as signé aucun contrat avec les inconnus du bus. Et pourtant, dès que leur visage est là, te voilà concerné. Levinas appelle ça la responsabilité : elle ne se choisit pas, elle te trouve. Tu peux y répondre ou la refuser, mais tu ne peux pas faire qu'elle n'ait pas eu lieu.
ENFANT : Là, j'ai un problème. Les gens qui ont tué sa famille, ils voyaient des visages aussi. Ça ne les a pas arrêtés.
PARENT : Tu viens de poser l'objection la plus grave, et Levinas la connaissait mieux que personne. Voilà ce qu'il répond. Le visage ne t'empêche pas de faire le mal comme un mur t'empêche de passer. Il te le demande. Et une demande peut être refusée. D'ailleurs, regarde comme c'est étrange : pour tuer tant de gens, il a fallu les transformer en numéros, détourner les yeux, ne plus jamais les regarder en face. Comme si, même pour les bourreaux, le visage restait un obstacle à faire disparaître.
PARENT : C'est pour ça que sa philosophie n'est pas une consolation. C'est un avertissement. Si la demande du visage pouvait forcer les gens à être bons, la Shoah n'aurait pas eu lieu. Elle a eu lieu. Donc tout repose sur la réponse de chacun. Sur la tienne.
ENFANT : Mais c'est lourd. Je n'ai pas demandé à être responsable de tous les visages de la Terre.
PARENT : Non, tu ne l'as pas demandé. Souviens-toi de l'épisode précédent : personne n'a demandé à naître non plus. Tu es jeté dans la vie, et tu es jeté au milieu des autres. Être responsable, ça ne veut pas dire porter toute la misère du monde sur ton dos. Ça veut dire : quand un visage est devant toi, là, maintenant, tu ne peux pas dire « ce n'est pas mon problème » sans que ce soit déjà une réponse.
PARENT : La phrase à garder, ce soir : avant même que tu parles, ton visage me demande quelque chose — et faire semblant de ne pas voir, c'est déjà répondre.
PARENT : Et la question que je te laisse : pourquoi est-ce tellement plus difficile de faire du mal à quelqu'un qu'on regarde dans les yeux ?
Simone Weil et Etty Hillesum : garder un cœur qui pense
PARENT : Ce soir, deux femmes. Elles ne se sont jamais rencontrées. Toutes les deux écrivent pendant les années les plus sombres du siècle, et toutes les deux meurent en 1943, à quelques mois d'écart.
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PARENT : Ce soir, deux femmes. Elles ne se sont jamais rencontrées. Toutes les deux écrivent pendant les années les plus sombres du siècle, et toutes les deux meurent en 1943, à quelques mois d'écart. On commence par la première, avec une scène. Une jeune professeure de philosophie, brillante, entre dans une usine de pièces métalliques, en 1934. Pas pour visiter. Pour y travailler, à la chaîne, comme ouvrière.
ENFANT : Pourquoi ? Elle avait déjà un métier.
PARENT : Justement. Elle s'appelait Simone Weil, et elle pensait qu'on ne peut pas comprendre le malheur des gens depuis un bureau. Alors elle a posé la craie et pris la machine. Pendant des mois : les cadences, la fatigue qui vide la tête, la peur de rater la pièce, les chefs qui crient. Elle, la philosophe qui lisait le grec, elle écrit dans son journal qu'au bout de quelques semaines elle se sentait devenue une esclave. Le malheur, dit-elle, ce n'est pas seulement avoir mal. C'est quand la douleur dure tellement qu'elle écrase aussi tes pensées, ta fierté, jusqu'à ton envie de te plaindre.
ENFANT : Et qu'est-ce qu'on peut faire contre ça ?
PARENT : Sa réponse, c'est l'attention. Pas l'attention de l'école, sois attentif, suis le tableau. L'attention au sens fort : se tourner tout entier vers quelqu'un et lui demander, vraiment : qu'est-ce que tu vis, toi ? Weil écrit que savoir faire vraiment attention à quelqu'un qui souffre, c'est la générosité la plus rare. Plus rare que donner de l'argent. Presque un miracle, dit-elle.
ENFANT : C'est exagéré. Écouter quelqu'un, tout le monde sait faire.
PARENT : Tu crois ? La prochaine fois qu'un ami te raconte un problème, observe-toi. Au bout de combien de secondes tu commences à préparer ta réponse, à penser à tes propres soucis, à regarder ailleurs ? Écouter sans se mettre soi-même au milieu, c'est un travail. Weil est morte en 1943, en Angleterre, épuisée et malade. Elle refusait de manger plus que ce que recevaient les gens restés en France occupée. On peut trouver ça excessif. Elle était excessive. Mais elle n'a jamais écrit une ligne qu'elle ne vivait pas.
ENFANT : Et la deuxième femme ?
PARENT : Elle s'appelle Etty Hillesum. Elle a vingt-sept ans, elle vit à Amsterdam, aux Pays-Bas, et elle est juive. À partir de 1941, son pays est occupé, et l'étau se resserre mois après mois : interdiction de prendre le tram, de s'asseoir sur certains bancs, l'étoile cousue sur le manteau, puis les convois. Elle sait ce qui se prépare. Et pendant ce temps-là, elle tient son journal.
ENFANT : Comme Anne Frank.
PARENT : Dans la même ville, au même moment. Anne Frank avait ton âge ; Etty est une jeune femme. Et dans son journal, elle écrit une chose qui a stupéfié les lecteurs du monde entier. Elle écrit, en regardant ce qui arrive : ils peuvent tout nous prendre, mais je refuse de les laisser planter leur haine en moi. Si je me mets à haïr, dit-elle, le monde aura juste un peu plus de haine qu'avant. Et c'est exactement ce qu'ils veulent.
ENFANT : Moi, je crois que j'aurais haï. Et je crois que j'en aurais eu le droit.
PARENT : Tu en aurais eu le droit. Personne, jamais, n'a le droit d'exiger d'une victime qu'elle n'éprouve pas de haine. Ce serait lui ajouter un fardeau. Etty ne donne pas une leçon, elle raconte son propre combat, page après page. Et elle ne l'a pas mené de loin : elle est partie au camp de Westerbork, puis elle a été déportée à Auschwitz, où elle est morte en novembre 1943. Son journal a survécu. Du wagon, elle a jeté une dernière carte postale. Elle y écrit qu'elle a quitté le camp en chantant.
ENFANT : Pourquoi tu nous les racontes ensemble, ces deux-là ?
PARENT : Parce qu'elles ont fait le même geste, chacune à sa façon. Le malheur écrase la pensée. Weil l'a vu à l'usine, Etty l'a vu autour d'elle. Et toutes les deux ont travaillé, jour après jour, à garder un cœur qui pense : continuer de regarder, d'écrire, de faire attention aux autres, au moment exact où c'était le plus difficile. Ce n'est pas de la force au sens des muscles. C'est peut-être la forme de force la plus haute qu'on connaisse.
PARENT : La phrase à garder, ce soir : faire vraiment attention à quelqu'un, c'est la générosité la plus rare.
PARENT : Et je te laisse avec une question. Aujourd'hui, est-ce que quelqu'un a fait vraiment attention à toi ? Et toi, à qui ?
Simone de Beauvoir : on fabrique des corps fragiles
PARENT : Ce soir, on commence par une expérience que des chercheurs ont vraiment faite, des années plus tard. On prend un bébé de quelques mois. On l'habille en bleu, on dit aux adultes que c'est un garçon : ils le soulèvent, le font sauter, le trouvent costaud.
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PARENT : Ce soir, on commence par une expérience que des chercheurs ont vraiment faite, des années plus tard. On prend un bébé de quelques mois. On l'habille en bleu, on dit aux adultes que c'est un garçon : ils le soulèvent, le font sauter, le trouvent costaud. On habille le même bébé en rose, on dit que c'est une fille : les mêmes adultes le bercent doucement, lui parlent tout bas, le trouvent fragile.
ENFANT : Le même bébé ?
PARENT : Le même. Rien n'a changé, sauf l'idée dans la tête des adultes. Une philosophe avait compris ça dès 1949, dans un livre énorme qui a fait scandale. Elle observait comment on élève les filles : ne cours pas, ne grimpe pas, ne te salis pas, sois jolie, attends. Et elle a résumé tout ça dans une phrase devenue célèbre sur toute la planète : on ne naît pas femme, on le devient. Elle s'appelait Simone de Beauvoir.
ENFANT : Attends. On naît bien fille ou garçon, quand même. Ce n'est pas une invention.
PARENT : Et tu as raison, elle ne dit pas le contraire. Les corps naissent différents, oui. Ce qu'elle regarde, c'est tout ce qu'on construit par-dessus. Tu te souviens de Wollstonecraft, la saison dernière ? Elle disait déjà : on empêche les filles d'exercer leur corps et leur tête, et ensuite on déclare que les femmes sont naturellement faibles. Beauvoir reprend l'idée et va plus loin : une fragilité peut être fabriquée. Pas par un méchant avec un plan. Par mille petites choses : les jeux qu'on te donne, les phrases qu'on te répète, ce qu'on attend de toi, les muscles qu'on ne te laisse pas entraîner.
ENFANT : Ça marche dans les deux sens, non ? Aux garçons, on répète : ne pleure pas, défends-toi, sois fort. Résultat, quand on a mal, on n'a pas le droit de le dire.
PARENT : Exactement, et Beauvoir serait d'accord avec toi. Fabriquer des corps fragiles d'un côté, ça fabrique des cœurs interdits de fragilité de l'autre. Tout le monde y perd quelque chose.
ENFANT : Et elle s'est arrêtée là ?
PARENT : Non. Vingt ans plus tard, en 1970, elle écrit un autre gros livre, sur un sujet dont personne ne voulait : la vieillesse. Et voilà le mot difficile de ce soir. Elle dit que la vieillesse est un tabou. Un tabou, c'est une chose que tout le monde connaît mais dont personne n'ose parler, comme si en parler portait malheur. On met les vieux à part, on détourne le regard, on change de sujet. Et surtout, on ne leur demande jamais comment c'est, d'être vieux.
ENFANT : Pourquoi ce serait un tabou ? Tout le monde voit bien qu'il y a des vieux.
PARENT : Les voir, oui. Les écouter, non. Beauvoir remarque une chose étrange : tout le monde veut vivre longtemps, et personne ne veut devenir vieux. Alors on fait comme si les très vieux étaient une autre espèce, des gens qui ne nous concernent pas. Et elle répond : c'est de toi qu'il s'agit. Si tu as la chance de vivre, la personne de quatre-vingt-dix ans, ce sera toi.
ENFANT : Mais alors c'est la même idée que pour les femmes. Une partie de la fragilité des vieux est fabriquée aussi. Notre grand-mère marchait très bien, jusqu'à ce qu'on lui répète de ne plus sortir seule.
PARENT : Tu viens de relier les deux livres mieux que bien des lecteurs. Vieillir fatigue le corps, c'est vrai, personne ne le nie. Mais par-dessus, il y a tout ce qu'on ajoute : retirer les vieux de partout, ne plus rien leur demander, décider à leur place, leur parler comme à des bébés. Beauvoir a une phrase terrible : c'est par la façon dont une société traite ses vieux qu'elle dévoile, sans masque, qui elle est vraiment.
PARENT : Et ça vaut pour toute la planète. Il y a des endroits où les anciens président les conseils du village, et des endroits où ils attendent, seuls, dans des couloirs. Aucun pays n'a de leçon à donner à tous les autres. Chacun peut se regarder en face.
ENFANT : Et nous, on peut faire quoi ? On ne décide pas comment la société traite les vieux.
PARENT : Tu décides déjà d'une chose : leur parler comme à des personnes entières. Demander à quelqu'un de très vieux ce qu'il pense, pas seulement comment il va. C'est petit. C'est un début.
PARENT : La phrase à garder, ce soir : une bonne partie de la fragilité des gens n'est pas née avec eux — elle est fabriquée, et ce qui est fabriqué peut être fabriqué autrement.
PARENT : Et la question que je te laisse : regarde comment on traite les très vieilles personnes autour de toi. Qu'est-ce que ça dévoile ?
Hannah Arendt : le droit d'avoir des droits
PARENT : Ce soir, ferme les yeux et imagine ceci. Demain matin, ton pays décide que tu n'en fais plus partie. Tes papiers ne valent plus rien. Plus d'école, plus de médecin, et aucun autre pays ne veut de toi.
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PARENT : Ce soir, ferme les yeux et imagine ceci. Demain matin, ton pays décide que tu n'en fais plus partie. Tes papiers ne valent plus rien. Plus d'école, plus de médecin, et aucun autre pays ne veut de toi. Tu n'as rien fait de mal. Tu es juste devenu une personne de trop.
ENFANT : Ce n'est pas possible. On a forcément un pays.
PARENT : C'est ce que tout le monde croyait. Et puis le siècle des grandes guerres a fabriqué des millions de personnes exactement dans cette situation. Après 1918, des empires entiers se sont effondrés, des frontières ont été redessinées, et des peuples entiers se sont retrouvés dehors : des Russes, des Arméniens, et tant d'autres. Puis, dans les années 1930 et 1940, des pays ont retiré leur nationalité à une partie de leurs propres habitants, d'un trait de plume. Le mot difficile de ce soir, c'est le mot qui désigne ces gens : apatride. Ça vient d'un vieux mot, patrie, qui veut dire le pays ; le « a » devant veut dire « sans ». Un apatride, c'est quelqu'un qui n'a plus aucun pays. Aucune loi ne le protège, nulle part.
ENFANT : Et la penseuse de ce soir, c'est qui ?
PARENT : Quelqu'un qui a vécu ça dans sa propre vie. Elle naît en 1906 en Allemagne, dans une famille juive. En 1933, quand les nazis prennent le pouvoir, elle est arrêtée, interrogée, puis elle fuit en France. En 1937, l'Allemagne la raye de la liste de ses citoyens. La voilà apatride. En 1940, la France, le pays où elle s'était réfugiée, l'enferme dans un camp parce qu'elle est née en Allemagne. Elle s'en échappe, traverse l'Espagne et le Portugal, embarque pour l'Amérique. Elle restera quatorze ans sans aucun pays. Elle s'appelait Hannah Arendt.
ENFANT : Quatorze ans sans papiers. Concrètement, ça veut dire quoi ?
PARENT : Ça veut dire que tout ce qui est ordinaire devient un problème : voyager, travailler, louer une chambre, prouver qui tu es. Mais Arendt dit que le pire n'est pas là. Le pire, c'est de ne plus avoir de place dans le monde. Plus aucun endroit où ta parole compte, où ton avis pèse, où des gens sont obligés de t'écouter. Tu peux encore parler, mais c'est comme parler dans le vide. Elle dit : perdre sa place dans le monde, c'est la blessure la plus profonde qu'on puisse faire à un être humain.
ENFANT : Mais attends. On nous a appris que tous les humains ont des droits. Les droits de l'homme. Ça ne dépend pas d'un pays.
PARENT : C'est la grande phrase, oui. Et Arendt pose la question qui fâche : qui les fait respecter, ces droits, quand tu n'as plus de pays ? Elle a vu de ses yeux ce qui est arrivé aux apatrides. Il ne leur restait que leur humanité toute nue, et leur humanité toute nue ne les a protégés de rien. Les beaux textes existaient. Aucun juge, aucun gendarme, aucun pays ne se sentait obligé de les appliquer pour eux.
ENFANT : Alors les droits, c'est du vent ?
PARENT : Non. C'est plus précis que ça. Arendt dit : il manque un droit à la liste, et c'est le premier de tous. Elle l'appelle le droit d'avoir des droits. Le droit d'appartenir quelque part. De faire partie d'une communauté qui te compte parmi les siens. Parce que tous les autres droits reposent sur celui-là. Sans lui, les autres ne sont que des mots sur du papier.
ENFANT : Et aujourd'hui ? C'est fini, les apatrides ?
PARENT : Non. Aujourd'hui encore, des millions de personnes vivent sans aucun pays, sur tous les continents, et des millions d'autres ont dû fuir le leur. Quand tu entends le mot réfugié aux informations, souviens-toi d'Arendt. Derrière ce mot, il y a des gens qui ont perdu leur place dans le monde, et qui demandent d'abord ça. Pas de la pitié. Une place.
PARENT : Et souviens-toi d'une chose encore : elle a écrit tout ça en sachant de quoi elle parlait. La philosophe qui a inventé le droit d'avoir des droits a fait la queue devant les guichets, a attendu des tampons, a dormi dans un camp. Sa pensée la plus célèbre est sortie d'une valise de réfugiée.
PARENT : La phrase à garder, ce soir : le premier de tous les droits, c'est le droit d'avoir des droits — une place dans le monde où ta parole compte.
PARENT : Et la question que je te laisse : si quelqu'un arrivait demain dans ta classe, sans pays, qu'est-ce qui lui rendrait une place — les papiers d'abord, ou autre chose ?
Prendre soin : le care, un mot pour les invisibles
PARENT : Ce soir, on termine la saison. Et on commence par une devinette. Pense à une seule journée de ta vie quand tu étais bébé. Qui t'a nourri, lavé, habillé, consolé, levé la nuit ?
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PARENT : Ce soir, on termine la saison. Et on commence par une devinette. Pense à une seule journée de ta vie quand tu étais bébé. Qui t'a nourri, lavé, habillé, consolé, levé la nuit ?
ENFANT : Aucune idée. Je ne m'en souviens pas.
PARENT : Personne ne s'en souvient, et c'est tout le problème. Ce travail-là, des milliers d'heures, est invisible deux fois. Invisible parce que tu étais trop petit pour le voir. Et invisible parce que presque personne ne le raconte. Cherche dans les livres d'histoire : on y trouve les batailles, les rois, les inventions. On n'y trouve presque jamais ceux qui ont lavé, nourri, veillé, soigné. Pourtant, sans eux, pas de rois, pas d'inventions, pas d'humanité du tout.
ENFANT : C'est vrai, ça. Pourquoi on n'en parle jamais ?
PARENT : Deux femmes ont posé exactement ta question, vers la fin du siècle. La première est une psychologue américaine, Carol Gilligan. Dans les années 1980, elle remarque que quand on interroge des enfants sur le bien et le mal, on note mieux ceux qui répondent avec de grandes règles, c'est juste, c'est injuste, et moins bien ceux qui répondent : ça dépend, qui a besoin de quoi, qui risque d'être blessé. Et souvent, ces réponses-là venaient des filles. Gilligan dit : ce n'est pas une voix plus faible, c'est une autre voix. Une voix qui pense le bien à partir des liens entre les gens, et de leur fragilité.
ENFANT : Et la deuxième ?
PARENT : Joan Tronto, une philosophe. Elle prend cette voix au sérieux et lui donne toute sa taille. Et voilà le mot difficile de ce soir, le dernier de la saison. En anglais, prendre soin se dit care. Tronto dit : le care, ce n'est pas juste un sentiment gentil. C'est tout le travail qui répare et entretient le monde pour qu'on puisse y vivre. S'occuper des bébés, des malades, des très vieux. Faire à manger, nettoyer, écouter, veiller. Et regarde qui fait ce travail, partout sur la planète : énormément de femmes, beaucoup de gens pauvres, beaucoup de gens qui ont quitté leur pays pour ça. Mal payés quand ils sont payés. Et presque jamais remerciés à la hauteur.
ENFANT : Mais pourquoi ce travail-là compte moins que les autres ?
PARENT : Il ne compte pas moins. Il est compté moins, ce qui est très différent. Pendant des siècles, on a admiré ce qui est fort, rapide, nouveau, victorieux. Le soin, lui, recommence chaque jour : le repas d'hier ne nourrit pas aujourd'hui. Alors on a fini par croire que ce qui recommence ne vaut rien. Tronto répond : c'est l'inverse. Un monde sans statues ou sans fusées resterait un monde. Un monde sans soin s'arrête en quelques jours.
ENFANT : En fait, c'est toute la saison, ça. Depuis le premier épisode.
PARENT : Vas-y, déroule. Je t'écoute.
ENFANT : Les guerres ont montré que personne n'est incassable, même pas les pays les plus fiers. Levinas dit que le visage des autres me demande quelque chose. Weil et Hillesum gardent un cœur qui pense dans le malheur. Beauvoir montre qu'on fabrique des fragilités. Arendt dit qu'il faut à chacun une place dans le monde. À chaque fois, ça part de la fragilité. Et personne n'en a honte.
PARENT : C'est exactement le fil. Pendant des siècles, être fragile, c'était une honte à cacher, tu te souviens des hommes très fiers de la saison dernière. Ce siècle de blessures a retourné la chose. Les penseuses et les penseurs qu'on vient de rencontrer font de la fragilité le point de départ. Puisque tout le monde est blessable, la vraie question devient : qui prend soin de qui, et qui décide que ça compte ?
ENFANT : Il reste un trou, quand même. Les bébés, les très vieux, les malades, tous ces gens dont on prend soin. Dans tes histoires, ce sont toujours les autres qui parlent d'eux. Eux, on ne les entend jamais.
PARENT : Tu viens d'ouvrir la porte de la prochaine saison. Elle s'appellera : ceux qu'on n'écoute pas. Les enfants. Les très vieux qui oublient. Ceux qui ne parlent pas avec des mots. Les animaux, les rivières. Et on se demandera à chaque fois comment leur faire une place sans parler à leur place.
PARENT : La phrase à garder, ce soir : prendre soin, c'est le travail invisible qui tient le monde debout — et ce qui tient le monde mérite d'être vu.
PARENT : Et la question que je te laisse pour la route : aujourd'hui, qui a pris soin de toi sans que tu le remarques ? Cherche bien. Il y a forcément quelqu'un.