Pourquoi on peut avoir mal

Le mot « vulnérable », la grande question, la promesse du voyage

La saison-cadre

Cette saison, la conversation est portée par un père et une mère, avec la fille et le garçon.

Épisode 1

Le jour où tu es tombé

PARENT : Ce soir, on commence un long voyage. Une grande histoire que je vais te raconter soir après soir, pendant des mois. Mais avant de partir, une question.

L'audio de cet épisode arrive bientôt.

PARENT : Ce soir, on commence un long voyage. Une grande histoire que je vais te raconter soir après soir, pendant des mois. Mais avant de partir, une question. Tu te souviens du jour où tu as appris à faire du vélo ?

ENFANT : Je me souviens surtout du jour où je suis tombé. J'ai encore la marque sur le genou.

PARENT : Voilà. C'est exactement là que tout commence. Ce jour-là, tu as découvert quelque chose que tu savais déjà sans y penser : ta peau peut s'ouvrir. Tu peux avoir mal. Pas parce que tu as fait quelque chose de mal. Juste parce que tu es vivant.

ENFANT : Tout le monde sait ça. Ce n'est pas vraiment une découverte.

PARENT : Tout le monde le sait, et presque personne ne s'y arrête. Il existe un mot pour ça, et ce sera le seul mot compliqué de ce soir : vulnérable. Écoute-le bien, il cache un trésor. Il vient d'une langue ancienne, le latin, où « vulnus » veut dire la blessure. Être vulnérable, c'est exactement ça : pouvoir être blessé.

ENFANT : Pouvoir être blessé. Donc ça ne dit pas qu'on est blessé. Juste qu'on peut l'être.

PARENT : Très bien vu. Toute la différence est là. Ton genou est guéri depuis longtemps. Mais tu peux retomber demain. La blessure passe. La possibilité d'être blessé, elle, ne s'en va jamais. Elle nous suit comme notre ombre, du premier jour au dernier.

ENFANT : Et c'est ça, le sujet de ta grande histoire ? Les genoux écorchés ?

PARENT : Les genoux, les cœurs, les peuples, les bêtes, les rivières. Tout ce qui vit peut être blessé, et pas seulement dans son corps. On peut avoir mal d'un mot, d'un abandon, d'une injustice. Depuis que les humains réfléchissent, partout sur la Terre, ils retournent cette question : pourquoi est-ce qu'on peut avoir mal, et qu'est-ce qu'on fait de ça ?

ENFANT : Et ils ont répondu quoi ?

PARENT : Mille choses différentes. Des sages de l'Inde, de la Chine, de la Grèce, d'Afrique, des Amériques. Certains ont dit : protège-toi. D'autres : accepte. D'autres : prends soin. On ira les écouter un par un, et tu auras le droit de ne pas être d'accord avec eux.

ENFANT : Ils ont vécu quand, tous ces gens ?

PARENT : Très bonne question, et il nous faut un repère pour toute la suite. Le calendrier que presque toute la planète utilise aujourd'hui compte les années à partir d'un point de départ : la naissance d'un homme, Jésus-Christ, il y a un peu plus de deux mille ans. Avant ce point, on compte à rebours. Après, on compte en avant.

ENFANT : Mais tout le monde ne croit pas en Jésus-Christ.

PARENT : Non. Et c'est pour ça qu'on dira « l'ère commune ». Commune, parce que ce calendrier est devenu celui de presque tout le monde, pour se donner rendez-vous, prendre un train, fêter un anniversaire. On peut s'en servir sans y croire. Comme on se donne rendez-vous à midi sans adorer le soleil.

ENFANT : Donc quand tu diras « cinq cents avant l'ère commune », ça voudra dire cinq siècles avant le début de ce calendrier.

PARENT : Exactement. Tu verras que beaucoup de nos sages vivaient justement vers cette époque-là. Le repère est posé, on ne l'expliquera plus. Maintenant il est à toi.

ENFANT : Moi, j'ai quand même une objection. Pourquoi passer des mois à parler de blessures ? Je préfère devenir fort.

PARENT : Garde cette objection, elle est précieuse. Des sages très sérieux ont pensé comme toi, et on leur consacrera toute une saison. Mais voilà déjà une piste : pour devenir fort, il faut savoir où l'on peut être touché. Même les armures ont des ouvertures. Sinon, on ne pourrait pas respirer dedans.

PARENT : Voilà la phrase à garder ce soir : vulnérable veut dire « qui peut être blessé » — et c'est vrai de tout ce qui vit, toi compris, moi compris.

PARENT : Et je te laisse une question pour t'endormir. Demain, dans ta journée, regarde autour de toi : qu'est-ce qui peut être blessé ? Tu seras surpris du nombre.

Épisode 2

Personne n'est incassable

PARENT : Hier soir, on a posé le mot : vulnérable, celui qui peut être blessé. Ce soir, une question simple. À ton avis, est-ce qu'il a déjà existé quelqu'un d'incassable ?

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PARENT : Hier soir, on a posé le mot : vulnérable, celui qui peut être blessé. Ce soir, une question simple. À ton avis, est-ce qu'il a déjà existé quelqu'un d'incassable ?

ENFANT : Les champions, peut-être. Ou les rois d'autrefois, avec des armées entières pour les protéger.

PARENT : Alors écoute bien, parce que la plus vieille histoire écrite qu'on ait retrouvée parle justement d'un roi comme ça. Elle a été gravée il y a environ quatre mille ans, donc vers deux mille avant l'ère commune, sur des tablettes d'argile, entre deux grands fleuves, dans le pays qu'on appelle aujourd'hui l'Irak.

ENFANT : La plus vieille histoire écrite du monde ? Et elle raconte quoi ?

PARENT : Un roi immense, fort comme personne. Il a bâti autour de sa ville des murailles si épaisses qu'on les admirait de loin. Il se croyait au-dessus de tout. Et puis son meilleur ami, son presque-frère, tombe malade. Et il meurt.

ENFANT : Même le roi le plus fort du monde ne pouvait rien faire ?

PARENT : Rien. Il reste des jours entiers près de son ami, sans vouloir y croire. Et une peur nouvelle entre en lui : si mon ami est mort, alors moi aussi, un jour, je mourrai. Il décide que non. Pas lui. Il part au bout du monde chercher le secret pour ne jamais mourir.

ENFANT : Et il le trouve ?

PARENT : Il traverse des montagnes, des déserts, une mer qu'on disait infranchissable. Tout au bout, il rencontre un très vieil homme qui aurait reçu la vie sans fin. Le vieil homme lui propose une épreuve toute simple : si tu veux vaincre la mort, commence par vaincre le sommeil. Reste éveillé six jours et sept nuits.

ENFANT : Plutôt facile, non ? Pour un héros pareil ?

PARENT : Il s'assoit. Et il s'endort presque aussitôt. Il était épuisé, comme n'importe qui. À son réveil, on lui laisse une dernière chance : au fond de la mer pousse une plante qui rend la jeunesse. Il plonge, il l'arrache, il la tient dans sa main. Et sur le chemin du retour, pendant qu'il se baigne, un serpent passe et mange la plante.

ENFANT : Tout ça pour ça ? Mais c'est une histoire terrible.

PARENT : Attends la fin. Il rentre chez lui les mains vides. Et en arrivant, il lève les yeux sur les murailles de sa ville, celles qu'il a bâties, celles où vivent les siens. L'histoire s'arrête là, sur ce regard. Comme s'il comprenait enfin quelque chose. Ce roi, on l'appelait Gilgamesh.

ENFANT : Il comprend quoi, en regardant ses murailles ?

PARENT : L'histoire ne le dit pas, et c'est ce qui est beau : elle te laisse répondre. Peut-être ceci : je ne serai pas éternel, mais ce que je construis, ce que je partage, la ville, les amis, ça me dépasse et ça continue. Il est parti chercher une vie sans fin. Il revient avec une vie tout court.

ENFANT : Ce qui me frappe, c'est que la toute première histoire que les humains ont écrite parle déjà de ça. Ils auraient pu commencer par autre chose. Une victoire, un trésor.

PARENT : C'est sans doute que c'était la chose la plus urgente à se dire. Avant les recettes, avant les lois, les humains ont gravé dans l'argile : même le plus fort d'entre nous peut perdre, peut pleurer, peut mourir. Quatre mille ans ont passé, et ce n'est toujours pas démodé.

ENFANT : Mais aujourd'hui on a la science. Des gens disent qu'un jour on réparera le corps pour toujours. Peut-être que l'histoire va se démoder.

PARENT : Des gens le promettent, c'est vrai, et personne ne sait l'avenir. Mais réfléchis : même si on réparait tous les corps, tu pourrais encore perdre un ami, être trahi, voir brûler ce que tu aimes. Incassable, ça voudrait dire : rien ne peut me toucher. Et quelqu'un que rien ne touche, est-ce que c'est encore quelqu'un de vivant ?

PARENT : Voilà la phrase à garder ce soir : la toute première histoire écrite par les humains le dit déjà — personne n'est incassable, pas même le plus fort des rois.

PARENT : Et la question pour t'endormir : si on t'offrait d'être incassable, qu'est-ce que tu accepterais de perdre en échange ?

Épisode 3

Les bébés, les très vieux, les malades : pas « eux » — nous tous

PARENT : Ce soir, on commence par une devinette. Elle a environ deux mille cinq cents ans. Quel est l'être qui marche à quatre pattes le matin, sur deux pattes à midi, et sur trois pattes le soir ?

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PARENT : Ce soir, on commence par une devinette. Elle a environ deux mille cinq cents ans. Quel est l'être qui marche à quatre pattes le matin, sur deux pattes à midi, et sur trois pattes le soir ?

ENFANT : Un animal bizarre ? Un animal magique qui change de forme dans la journée ? Attends... Trois pattes le soir. Deux pattes et une canne, ça fait trois. C'est un vieux qui marche avec une canne. Et quatre pattes le matin, c'est un bébé qui marche à quatre pattes. La réponse, c'est nous. C'est l'être humain.

PARENT : Bravo. Le matin, midi et le soir, c'est la vie entière : le début, le milieu, la fin. Cette devinette, on la racontait en Grèce vers cinq cents avant l'ère commune. Dans la légende, un monstre la posait aux voyageurs à l'entrée d'une ville, et dévorait ceux qui ne trouvaient pas. Un voyageur a trouvé. On l'appelait Œdipe.

ENFANT : Et pourquoi tu me la poses, à moi ?

PARENT : Parce qu'elle cache une idée qu'on oublie tout le temps. Quand on dit « les fragiles », on pense à des gens à part : les bébés, les très vieux, les malades. Eux. Comme s'il y avait deux camps, les solides d'un côté, les fragiles de l'autre. La devinette répond : non. C'est le même être qui marche à quatre pattes, puis sur deux, puis avec une canne. Pas trois sortes de gens. Une seule vie.

ENFANT : Donc les fragiles, ce n'est pas « eux ». C'est nous, à des moments différents.

PARENT : Exactement. Tu as été ce bébé. Si la vie te laisse le temps, tu seras cette personne à la canne. Et entre les deux, il suffit d'une grippe, d'une jambe cassée, d'un gros chagrin, pour redevenir quelqu'un qui a besoin des autres.

ENFANT : Mais là, maintenant, je ne suis pas fragile. Je cours vite, je n'ai besoin de personne.

PARENT : Tu crois ça. Qui a préparé le repas de ce soir ? Qui a cousu tes vêtements, soigné tes oreilles quand tu étais petit, construit le toit au-dessus de ta tête ? Et cette nuit, tu vas dormir huit heures, sans défense, en faisant confiance à la maison entière. Même au sommet de sa force, un humain reste porté par d'autres. On ne s'en rend pas compte, c'est tout.

ENFANT : Vu comme ça, personne n'est jamais complètement debout tout seul.

PARENT : Personne. Et ceux qui le croient ont juste oublié les mains qui les portent.

ENFANT : Moi, j'ai une objection contre la devinette. Elle dit : fragile au début, fragile à la fin, solide au milieu. Mais il y a des gens qui sont fragiles toute leur vie. Quelqu'un qui est né avec une maladie, ou avec un handicap. Pour eux, ce n'est pas « un moment ».

PARENT : Tu as raison, et c'est une vraie limite de la devinette. Elle découpe la vie en trois âges bien propres. La vie est plus mélangée que ça. Certains ont besoin d'aide tous les jours, du début à la fin. Et ils ne sont pas « eux » pour autant : ils ont les mêmes questions, les mêmes droits, les mêmes envies de rire que tout le monde. Une histoire vieille de deux mille cinq cents ans peut être précieuse et incomplète à la fois.

ENFANT : Donc même les belles devinettes peuvent se tromper un peu.

PARENT : Même elles. C'est pour ça qu'on les discute au lieu de juste les admirer. Et retiens l'autre face de tout ça : si nous sommes tous portés à un moment de la vie, alors nous aurons tous, un jour, quelqu'un à porter. Les mains qui t'ont nourri attendent quelque part leur tour d'être tenues.

PARENT : Voilà la phrase à garder ce soir : les fragiles, ce n'est pas « eux » — c'est nous, à des moments différents de la même vie.

PARENT : Et la question pour t'endormir : qui t'a donné à manger quand tu ne savais pas tenir une cuillère ? Et toi, un jour, qui auras-tu à porter ?

Épisode 4

Qui raconte les histoires ?

PARENT : Imagine un village, le soir, autour du feu. Le chasseur rentre de la forêt. Tout le monde s'assoit pour l'écouter raconter sa journée. Dans son histoire, le lion est énorme, terrible — et toujours vaincu.

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PARENT : Imagine un village, le soir, autour du feu. Le chasseur rentre de la forêt. Tout le monde s'assoit pour l'écouter raconter sa journée. Dans son histoire, le lion est énorme, terrible — et toujours vaincu. Le chasseur est rusé, courageux — et toujours vainqueur. Soir après soir, c'est pareil. À ton avis, pourquoi ?

ENFANT : Parce que c'est lui qui raconte. Le lion n'est pas là pour donner sa version.

PARENT : Voilà. Il existe un proverbe d'Afrique de l'Ouest qui dit exactement ça : tant que les lions n'auront pas leurs propres conteurs, les histoires de chasse donneront toujours le beau rôle au chasseur. Un grand écrivain du Nigeria aimait le rappeler — on l'appelait Chinua Achebe, il est mort en 2013. Toute sa vie, il a écrit pour que son peuple raconte sa propre histoire, au lieu de la laisser raconter par d'autres.

ENFANT : Mais quel rapport avec notre voyage ? On parle de blessures, pas de chasse.

PARENT : Le rapport, c'est le mot de ce soir, le seul un peu compliqué : historien. Un historien, c'est quelqu'un dont le métier est de chercher ce qui s'est vraiment passé, et de le raconter. Or pour raconter loin et longtemps, pendant des siècles, il fallait écrire. Et l'écriture, pendant très longtemps, presque partout, a appartenu à très peu de gens.

ENFANT : À qui ?

PARENT : Aux puissants, ou à ceux qui travaillaient pour eux. Les rois, les prêtres, les riches, les vainqueurs des guerres. Dans la plupart des pays, pendant des siècles, on n'apprenait pas à écrire aux filles. Les esclaves n'en avaient pas le droit — c'était même parfois puni. Les paysans n'avaient pas le temps. Les enfants, personne ne leur demandait leur avis. Alors devine qui parle, dans presque tous les vieux livres ?

ENFANT : Les chasseurs. Enfin... les puissants. Donc tout ce qu'on apprend dans les livres d'école, c'est l'histoire racontée par les forts ?

PARENT : Pas tout, mais beaucoup, oui. Attention, ça ne veut pas dire que ces livres mentent. Le chasseur n'invente pas la chasse : elle a vraiment eu lieu. Mais il la raconte de son côté. Comme un match raconté uniquement par l'équipe qui a gagné : les buts sont vrais, et pourtant il manque la moitié du match.

ENFANT : Alors les voix des autres sont perdues ? Pour toujours ?

PARENT : Pas toutes, et c'est la bonne nouvelle. Il reste des chants que les mères passaient à leurs filles. Des poèmes de femmes, recopiés et gardés pendant des siècles — on t'en lira. Des peuples entiers ont confié leur mémoire non pas aux livres mais à des conteurs, qui apprenaient tout par cœur et le transmettaient de génération en génération ; on leur consacrera des épisodes. Et il y a les objets : une tombe, un jouet, un bol cassé racontent la vie de gens qui n'ont jamais écrit une ligne.

ENFANT : Et pour les vieux livres qu'on a déjà ? On les jette ?

PARENT : Surtout pas. On apprend à les lire autrement. Avec deux questions dans la poche : qui raconte ? Et qui ne pouvait pas raconter ? Quand un vieux texte dit « tout le monde était d'accord », demande-toi : tout le monde, vraiment ? A-t-on demandé aux femmes ? Aux vaincus ? Aux serviteurs ? Le silence d'un livre dit parfois autant que ses phrases.

ENFANT : C'est bizarre, ça change tout et ça ne change rien. Les histoires restent les mêmes, mais on ne les écoute plus pareil.

PARENT : C'est exactement ça, et tu le dis mieux que moi. Dans tout notre voyage, on fera ce travail : raconter les sages célèbres, et chercher à côté d'eux ceux qu'on entend mal — les femmes, les vaincus, les enfants, et même les bêtes, qui n'auront jamais de conteurs à elles.

PARENT : Voilà la phrase à garder ce soir : devant chaque histoire, pose deux questions — qui la raconte, et qui n'a pas pu la raconter ?

PARENT : Et la question pour t'endormir : la prochaine fois que tu racontes une dispute, essaie, juste pour voir, de la raconter aussi du côté de l'autre.

Épisode 5

Est-ce que c'est mal d'être fragile ?

PARENT : Ce soir, une tempête. Au bord d'une rivière poussent un grand chêne et un petit roseau. Le chêne est énorme, dur, fier. Il dit au roseau : mon pauvre, le moindre souffle de vent te fait plier.

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PARENT : Ce soir, une tempête. Au bord d'une rivière poussent un grand chêne et un petit roseau. Le chêne est énorme, dur, fier. Il dit au roseau : mon pauvre, le moindre souffle de vent te fait plier. Le roseau répond : je plie, mais je ne casse pas. Une nuit, une tempête terrible se lève. Au matin, le roseau est toujours là, courbé mais vivant. Le chêne est par terre, arraché avec ses racines.

ENFANT : Le vent plie le roseau et arrache le chêne... parce que le chêne résiste de toutes ses forces, et que toute la force du vent s'écrase sur lui ?

PARENT : C'est ça. Cette fable est si vieille qu'on ne sait plus qui l'a inventée. En Grèce, on la racontait déjà il y a deux mille cinq cents ans, vers cinq cents avant l'ère commune, et on l'attribuait à un conteur nommé Ésope — dont on n'est même pas sûr qu'il ait existé. Elle a voyagé partout, et des poètes la réécrivent encore. Si elle voyage si bien, c'est qu'elle pose une question qui nous démange tous. La voici : est-ce que c'est mal d'être fragile ?

ENFANT : Franchement ? Oui, un peu. À l'école, si tu pleures, on se moque de toi. Si tu es le plus faible, tu perds. Tout le monde veut être le chêne, personne ne veut être le roseau.

PARENT : Et pourtant, regarde la fable : c'est le dur qui finit par terre. Pleurer, ce n'est peut-être pas perdre. Voilà ce que je pense, moi : être fragile, ce n'est ni bien ni mal. C'est un fait, comme la pluie. La pluie n'est pas une faute. Tu peux t'abriter, tu peux construire un toit, mais avoir froid sous la pluie n'a jamais été une honte. La honte, on l'a rajoutée par-dessus, et on a eu tort. Et je vais même plus loin : il y a du bon dedans. Réfléchis. Si personne ne pouvait être blessé, à quoi serviraient les amis ? Pourquoi se consoler, se protéger, se soigner les uns les autres ? Et le courage : être courageux, c'est avoir peur et avancer quand même. Quelqu'un qui ne risque rien ne peut pas être courageux. Sans fragilité, pas d'amitié, pas de soin, pas de courage. Ce qu'on a de meilleur pousse sur ce qu'on a de plus fragile.

ENFANT : Attends, j'ai une objection. Si c'était si bien d'être fragile, on ne passerait pas notre vie à se protéger. Les casques, les vaccins, les maisons, les ceintures de sécurité. Tout le monde fait tout pour l'être moins.

PARENT : Excellente objection. Et elle montre la vraie réponse : se protéger, oui, mille fois oui. Personne ne te demande de rester sous la grêle pour le plaisir. Ce qui est mal, ce n'est pas de se protéger. C'est de mépriser ceux qui sont touchés. C'est de croire que celui qui tombe vaut moins que celui qui est debout. Le casque, oui. Le mépris, non.

ENFANT : Et il y a encore autre chose qui me gêne. On n'est pas fragiles pareil. Si tu nais dans une famille pauvre, ou dans un pays en guerre, tu es plus exposé que les autres. Ce n'est pas la pluie, ça. C'est quelqu'un qui t'a pris ton parapluie.

PARENT : Tu viens de mettre le doigt sur une des plus grandes idées de tout notre voyage. Il y a la fragilité que personne ne choisit, celle de tous les vivants. Et il y a la fragilité fabriquée, celle qu'on impose à certains et pas à d'autres. La première se respecte. La deuxième se combat. Des penseuses entières ont consacré leur vie à les distinguer, et on les rencontrera. On ne fermera pas cette question ce soir. C'est la question de toute la série, elle voyagera avec nous jusqu'au bout.

PARENT : Voilà quand même la phrase à garder : être fragile n'est pas une faute, c'est un fait — ce qu'on en fait, voilà notre affaire.

PARENT : Et la question pour t'endormir : le chêne ou le roseau, lequel voudrais-tu être ? Et est-ce qu'on est vraiment obligé de choisir ?

Épisode 6

Le tour du monde des mots

PARENT : Ce soir, on voyage sans quitter la maison. Un tour du monde, mais un tour du monde des mots. Voici la question : comment dit-on « avoir mal » sur la Terre ?

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PARENT : Ce soir, on voyage sans quitter la maison. Un tour du monde, mais un tour du monde des mots. Voici la question : comment dit-on « avoir mal » sur la Terre ?

ENFANT : Ça se dit dans toutes les langues, forcément. Mais je ne vois pas l'intérêt. Avoir mal, c'est pareil partout. Un genou écorché fait aussi mal à Lima qu'à Hanoï.

PARENT : Le mal est pareil, tu as raison. Mais les mots, eux, ne sont pas pareils, et chacun éclaire un coin différent de ce qu'on vit. Commençons par la langue dans laquelle je te parle. Tu te souviens du tout premier soir ? Vulnérable, et le trésor caché dedans.

ENFANT : Vulnus, la blessure. Vulnérable, celui qui peut être blessé.

PARENT : Maintenant écoute les mots voisins, ceux qu'on emploie tous les jours sans les regarder. Fragile : dans la vieille langue latine, il vient d'un verbe qui veut dire casser. Fragile, fracture, c'est la même racine — ce qui peut se casser. Souffrir, maintenant : à l'origine, ça veut dire porter par-dessous. Comme quand on porte un sac trop lourd. Souffrir, c'est porter un poids.

ENFANT : Et dépendre ? Tu vas me dire qu'il cache une image aussi ?

PARENT : Il en cache une : pendre. Dépendre de quelqu'un, c'est être suspendu à lui, comme à un fil. Et voilà le seul mot compliqué de ce soir : ce jeu qu'on est en train de jouer s'appelle l'étymologie. L'étymologie, c'est chercher d'où vient un mot, comme on remonte une rivière jusqu'à sa source.

ENFANT : Donc rien que dans une langue, avoir mal a déjà quatre visages. La blessure, la casse, le poids qu'on porte, le fil auquel on pend.

PARENT : Embarquons, maintenant. En Grèce, la blessure se disait trauma : un traumatisme, c'est une blessure qui reste, même quand la peau s'est refermée. En Inde, vers cinq cents avant l'ère commune, les sages parlaient de doukkha. Des savants racontent qu'on entend dans ce mot l'image d'une roue mal ajustée : le char roule, mais quelque chose frotte. Doukkha, ce n'est pas seulement la grande douleur. C'est aussi ce frottement-là, la vie qui grince doucement.

ENFANT : Ça, c'est fort. Avoir mal sans pouvoir dire où. Juste : ça frotte.

PARENT : En Chine, à la même époque, un vieux sage a regardé les vivants au lieu de regarder les blessures. Il a écrit : à sa naissance, l'être humain est souple et tendre ; à sa mort, il est dur et raide. L'herbe jeune plie sous le vent, le bois mort casse. Vu de là-bas, être fragile est presque le contraire d'une faiblesse : c'est être encore souple, donc encore vivant. On lui rendra visite.

ENFANT : Attends. D'un côté, fragile veut dire ce qui casse. Et de l'autre, c'est le dur qui casse et le souple qui tient. Les deux langues ne racontent pas du tout la même chose.

PARENT : Et c'est exactement pour ça qu'on voyage. Deux dernières escales. En hébreu, la tendresse qu'on ressent devant quelqu'un qui souffre se dit rakhamim — venu de rékhem, le ventre d'une mère. Avoir mal du mal d'un autre, là-bas, ça se dit avec le ventre, l'endroit où on a porté quelqu'un. Et en portugais, un mot que beaucoup de langues jalousent : la saudade. La douleur douce de l'absence. Quelqu'un te manque, ça fait mal, et pourtant tu ne voudrais pas que ça s'arrête — parce que ce mal-là, c'est encore de l'amour.

ENFANT : Donc personne n'a le bon mot. Chaque langue n'éclaire qu'un coin, et le reste est dans le noir.

PARENT : Retourne ta phrase, elle devient une bonne nouvelle. Aucune langue ne voit tout, mais chaque langue voit quelque chose que les autres ont manqué. La blessure, la casse, le poids, le fil, le frottement, la souplesse, le ventre, l'absence. Ce n'est pas un mot, c'est une constellation : chaque mot est une étoile, et le dessin n'apparaît que si on les relie.

ENFANT : Alors apprendre une langue, c'est gagner une lampe de plus.

PARENT : Je n'aurais pas dit mieux. Voilà la phrase à garder ce soir : le mal est le même partout, mais chaque langue en éclaire un coin différent — et personne n'a le mot entier.

PARENT : Et la question pour t'endormir : toi, avec tout ce que tu vis, quel mot inventerais-tu pour un mal qui n'a pas encore de nom ?

Épisode 7

La promesse du voyage

PARENT : Ce soir, pas de nouvelle histoire. Ce soir, on déplie la carte. Depuis six soirs, on prépare les bagages : un mot et son trésor, un roi devant ses murailles, une devinette, des lions sans conteurs, un chêne et un roseau, un tour du monde des mots.

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PARENT : Ce soir, pas de nouvelle histoire. Ce soir, on déplie la carte. Depuis six soirs, on prépare les bagages : un mot et son trésor, un roi devant ses murailles, une devinette, des lions sans conteurs, un chêne et un roseau, un tour du monde des mots. Maintenant : on va où ?

ENFANT : Enfin. Parce que pour l'instant, on n'a pas bougé du port.

PARENT : Écoute l'itinéraire. On commencera en Grèce, avec un guerrier que sa mère a voulu rendre incassable. Elle a presque réussi. Presque : il restait un seul endroit minuscule. Toute son histoire tient dans cet endroit-là.

ENFANT : C'est où ?

PARENT : Son talon. Et tu verras surtout que ce guerrier presque parfait passe son temps à pleurer — c'est pour ça qu'on raconte son histoire depuis presque trois mille ans. Ensuite, des sages qui ont tenté le contraire : devenir vraiment incassables. L'un d'eux était un esclave ; il a construit une forteresse — pas en pierre, dans sa tête. Tu jugeras s'il a réussi. Puis on ira en Inde. Un prince que son père a enfermé dans un palais magnifique pour qu'il ne voie jamais ni les malades, ni les vieillards, ni la mort. Et une jeune mère à qui un sage demande une chose toute simple : une graine de moutarde. Une seule. Mais elle doit venir d'une maison où personne n'est jamais mort.

ENFANT : Une maison comme ça, ça n'existe pas.

PARENT : Tu viens de dire en une phrase ce qu'elle mettra une journée entière à découvrir — et cette journée a tout changé. Après l'Inde, la Chine : un sage qui a vu que l'eau, la plus douce des choses, finit par user la pierre, la plus dure. Puis un homme qui a tout perdu et qui ose demander pourquoi au ciel. Des femmes qu'on empêchait d'écrire, et qui ont écrit quand même. Un chef venu d'Amérique qui trouvait les Européens très étranges. Et tout au bout, après le siècle des grandes guerres, la question finale : maintenant qu'on sait tout ça, qu'est-ce qu'on fait ?

ENFANT : Ça fait beaucoup de malheurs à la file. On va pleurer tous les soirs pendant des mois ?

PARENT : C'est le contraire, et c'est la surprise. Ces histoires consolent plus qu'elles n'attristent. Et on rira, je te le promets : on croisera des maîtres bossus qui plaisantent devant la mort, et un sage qui habitait dans une jarre pour embêter tout le monde.

ENFANT : Tu as dit « je te le promets ». C'est ça, la promesse du titre ?

PARENT : Non. La vraie promesse est plus grande. On va faire tout le tour de la planète, et pendant tout le voyage, personne ne sera « l'autre ». Souviens-toi des lions et des conteurs. Quand on raconte le monde entier depuis sa propre fenêtre, tous les autres deviennent des décors. Je promets de ne pas le faire. Les sages d'ailleurs, on les écoutera comme des penseurs, pas comme des curiosités. Les femmes seront là comme penseuses, pas comme exemples. Toi, tu poseras de vraies questions, et tu auras parfois raison — contre les sages, et contre moi. Et les bêtes, les arbres, les rivières ne seront pas un chapitre gentil à la fin : ils voyageront avec nous tout du long.

ENFANT : C'est une grosse promesse. Toi aussi, tu regardes depuis une fenêtre : tu as grandi quelque part, comme tout le monde. Et si tu n'y arrives pas ?

PARENT : Je me tromperai, et tu le verras. C'est pour ça que la promesse se fait à voix haute, devant toi. Pendant tout le voyage, tu as le droit de lever la main et de dire : là, tu viens de faire de quelqu'un « l'autre ». Une promesse gardée à deux tient mieux qu'une promesse gardée tout seul.

ENFANT : Et si c'est moi qui le fais ?

PARENT : Alors je lèverai la main aussi. La promesse nous tient tous les deux — c'est même à ça qu'on reconnaît une vraie promesse.

PARENT : Voilà la phrase à garder ce soir, et elle nous accompagnera jusqu'au bout : on part faire le tour de la Terre, et sur toute la Terre, personne ne sera « l'autre ».

PARENT : Et la question pour t'endormir, peut-être la plus difficile de la saison : toi, sans le vouloir, sans même t'en apercevoir, pour qui es-tu « l'autre » ?