Dieu et les fragiles

Job, la veuve et l'étranger, Rabi'a, Hildegarde, Hypatie, Christine

Les traditions du Livre

Cette saison, la conversation est portée par un père et une mère, avec la fille et le garçon.

Épisode 1

La veuve, l'orphelin et l'étranger : les trois protégés

PARENT : On commence ce soir par une règle très étrange. Imagine un champ de blé, il y a très longtemps, à l'est de la mer Méditerranée. C'est la moisson.

L'audio de cet épisode arrive bientôt.

PARENT : On commence ce soir par une règle très étrange. Imagine un champ de blé, il y a très longtemps, à l'est de la mer Méditerranée. C'est la moisson. Les ouvriers coupent les épis. Et la loi du pays dit : tu ne ramasseras pas les épis qui tombent. Tu ne couperas pas les coins de ton champ. Tout ça, tu le laisses.

ENFANT : C'est du gâchis. De la nourriture par terre, ça se ramasse.

PARENT : Justement, quelqu'un va la ramasser. Mais pas le propriétaire du champ. Tout ce qui tombe est réservé à ceux qui n'ont rien : ils passent derrière les ouvriers et ils ramassent, épi par épi. Ça s'appelle glaner — c'est le mot un peu rare d'aujourd'hui : glaner, ramasser ce qui reste après la récolte. Une vieille histoire raconte exactement ça. Une femme appelée Ruth glane du matin au soir dans un champ, pour se nourrir, elle et la mère de son mari.

ENFANT : Pourquoi elle n'a pas de champ à elle ?

PARENT : Parce qu'elle a tout perdu d'un coup. Son mari est mort : elle est veuve. Elle vient d'un autre pays : elle est étrangère. Et à cette époque, une femme sans mari, sans terre et sans famille sur place n'a presque rien pour vivre. Cette histoire se trouve dans la Bible hébraïque, le grand livre du peuple juif, dont les textes ont été écrits il y a environ deux mille cinq cents ans, avant l'ère commune.

ENFANT : Et la règle des épis, elle vient d'où ?

PARENT : Du même livre. Et ce n'est pas une règle isolée. Dans ces textes, trois personnages reviennent tout le temps, comme un refrain : la veuve, l'orphelin et l'étranger. Tu ne leur feras pas de tort. Tu leur laisseras de quoi manger. Tu ne tordras pas leur droit au tribunal. Des dizaines et des dizaines de fois.

ENFANT : Pourquoi ces trois-là, exactement ?

PARENT : Réfléchis. À cette époque, pas de police pour tous, pas d'aides de l'État. Si on te vole, c'est ta famille qui te défend. La veuve n'a plus de mari. L'orphelin n'a plus de parents. L'étranger n'a personne dans le pays. Tous les trois ont le même point commun : personne pour les défendre. Ce sont les plus faciles à écraser.

ENFANT : Et Dieu, dans tout ça ? C'est la saison sur Dieu, non ?

PARENT : On y vient. Dans ces textes, Dieu se présente lui-même comme leur défenseur. Comme s'il disait : ceux qui n'ont personne, ils m'ont, moi. Et il ajoute quelque chose d'étonnant au peuple qui l'écoute : tu protégeras l'étranger, car toi aussi, tu as été étranger en Égypte. Souviens-toi de ta propre fragilité, et tu sauras quoi faire de celle des autres.

ENFANT : Donc il faut croire en Dieu pour protéger les fragiles ?

PARENT : Non. Des gens qui ne croient en aucun dieu protègent les fragiles, et certains croyants les écrasent. Mais cette idée-là est née dans ces textes, et elle a voyagé partout : on ne juge pas une société à ses palais, à ses armées, à ses records. On la juge à la façon dont elle traite ceux qui ne peuvent pas se défendre.

PARENT : J'ajouterais quand même un mot. Pour ceux qui croient, ce n'est pas seulement une belle idée : c'est un ordre, quelque chose qu'on n'a pas le droit de remettre à plus tard. Et pour ceux qui ne croient pas, la question reste entière : qu'est-ce qui m'oblige, moi, envers la veuve, l'orphelin et l'étranger ?

ENFANT : Aujourd'hui il y a des lois, des juges, des aides. C'est réglé, non ?

PARENT : Regarde autour de toi avant de le dire. Qui n'a personne pour le défendre, aujourd'hui ? Une personne très âgée toute seule. Un enfant placé de famille en famille. Quelqu'un qui arrive d'un pays en guerre et qui ne connaît pas la langue. Les noms changent, le refrain reste.

PARENT : La phrase à garder, ce soir : une société se juge à la façon dont elle traite ses plus fragiles.

PARENT : Et la question qu'on te laisse : autour de toi, à l'école, dans la rue, qui est la veuve, l'orphelin ou l'étranger d'aujourd'hui — et qui le défend ?

Épisode 2

Job : le juste qui demande pourquoi

Job, peint par Léon Bonnat (1880)
Job, peint par Léon Bonnat (1880)

PARENT : Ce soir, l'histoire d'un homme qui avait tout. Des troupeaux immenses, une grande maison, dix enfants, une bonne santé, et le respect de tout le monde.

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PARENT : Ce soir, l'histoire d'un homme qui avait tout. Des troupeaux immenses, une grande maison, dix enfants, une bonne santé, et le respect de tout le monde. Il s'appelait Job, et tout le pays le connaissait comme un homme juste, qui ne trichait jamais, qui aidait les pauvres. Et en quelques jours, il perd tout. Ses troupeaux sont volés. Une tempête fait s'effondrer la maison où ses enfants étaient réunis : tous meurent. Puis une maladie couvre sa peau de plaies. Il finit assis sur un tas de cendres, à se gratter avec un morceau de pot cassé.

ENFANT : Attends. Qu'est-ce qu'il avait fait pour mériter tout ça ?

PARENT : Rien. C'est exactement la question du livre, et le livre répond dès la première ligne : rien. Cette histoire se trouve dans la Bible hébraïque, comme celle de Ruth la semaine dernière. Le livre de Job a été écrit il y a environ deux mille cinq cents ans, avant l'ère commune, et c'est un des textes les plus étranges jamais écrits. Parce qu'il pose la question que tout le monde se pose un jour : pourquoi le malheur tombe-t-il sur quelqu'un qui n'a rien fait ?

ENFANT : Et il fait quoi, Job, sur son tas de cendres ?

PARENT : D'abord, trois amis viennent le voir. Et au début, ils font exactement ce qu'il faut : ils s'assoient à côté de lui, par terre, et ils se taisent. Pendant sept jours et sept nuits, pas un mot. Juste là, avec lui.

PARENT : Et puis ils ouvrent la bouche, et tout se gâte. Ils disent : Job, réfléchis. Si le malheur t'est tombé dessus, c'est que tu as forcément fait quelque chose. Avoue. Cherche bien. Personne n'est puni pour rien.

ENFANT : C'est horrible de dire ça à quelqu'un qui vient de tout perdre.

PARENT : Oui. Et pourtant, regarde comme cette idée est confortable pour eux. Si le malheur est toujours mérité, alors il suffit d'être sage pour être protégé. Le monde reste bien rangé. En accusant Job, ils protègent leur propre tranquillité.

ENFANT : Et Job, il avoue ?

PARENT : Non. Il tient bon. Il dit : je n'ai rien fait, et je ne dirai pas le contraire pour vous faire plaisir. Et il fait quelque chose d'encore plus surprenant : il se plaint. Fort. Il maudit le jour de sa naissance. Il demande des comptes à Dieu, directement : pourquoi ? Il réclame presque un procès. Et le plus étonnant, c'est que toutes ces plaintes sont écrites noir sur blanc dans le livre saint. Personne ne les a effacées. Comme si la tradition elle-même disait : se plaindre, crier, demander pourquoi — c'est permis. Même à Dieu. Surtout à Dieu.

ENFANT : Et Dieu, il répond quoi, à la fin ?

PARENT : Il parle depuis une tempête. Mais il ne répond pas à la question. Il en pose d'autres : où étais-tu quand j'ai posé les fondations de la terre ? Sais-tu quand les biches mettent bas ? As-tu vu les réserves de la neige ? Des pages entières d'animaux, d'étoiles, d'océans.

ENFANT : Mais ce n'est pas une réponse, ça. Il ne dit jamais pourquoi Job a souffert.

PARENT : Tu as raison, et tu n'es pas le premier : des lecteurs se disputent là-dessus depuis plus de deux mille ans. Le livre ne donne pas d'explication. Il donne autre chose : une présence. Job dit à la fin : avant, je te connaissais par ouï-dire ; maintenant, mes yeux t'ont vu. Il n'a pas eu sa réponse. Il n'est plus tout seul.

PARENT : Et il y a une dernière surprise. À la toute fin, Dieu se met en colère — pas contre Job, contre les trois amis. Ceux qui le défendaient avec leurs explications toutes faites sont blâmés. Celui qui a crié et protesté est approuvé. Comme si le texte disait : la plainte vraie vaut mieux que la pieuse leçon fausse.

PARENT : La phrase à garder, ce soir : devant quelqu'un qui souffre, une présence sans réponse vaut mieux qu'une réponse sans présence.

PARENT : Et la question qu'on te laisse : la prochaine fois qu'un ami aura un gros malheur, est-ce que tu oseras faire comme les amis de Job au début — t'asseoir à côté de lui sans rien expliquer ?

Épisode 3

Un Dieu qui pleure

Le Sermon sur la montagne, Carl Bloch (1877)
Le Sermon sur la montagne, Carl Bloch (1877)

PARENT : Tu te souviens d'Achille, dans la saison sur les Grecs ? Le guerrier presque incassable, plongé dans l'eau magique, sauf le talon. Et tu te souviens des dieux grecs : puissants, immortels, installés sur leur montagne, bien au-dessus des malheurs des humains.

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PARENT : Tu te souviens d'Achille, dans la saison sur les Grecs ? Le guerrier presque incassable, plongé dans l'eau magique, sauf le talon. Et tu te souviens des dieux grecs : puissants, immortels, installés sur leur montagne, bien au-dessus des malheurs des humains. Eh bien ce soir, on te raconte une histoire qui prend tout ça à l'envers.

ENFANT : À l'envers comment ?

PARENT : Au premier siècle après l'ère commune, dans le même coin du monde que Ruth et Job, vit un homme appelé Jésus. Les chrétiens — c'est d'eux qu'on parle ce soir — racontent quelque chose d'inouï à son sujet : que cet homme était Dieu lui-même, venu sur terre. Pas en roi. Pas en guerrier. Il naît dans une famille pauvre, dans une étable, dit le récit. Il travaille de ses mains. Il a faim, il a soif, il se fatigue.

ENFANT : Et il pleure, c'est ça, le titre ?

PARENT : Oui. Son ami Lazare meurt, et quand Jésus arrive devant la tombe, le texte dit simplement : Jésus pleura. Deux mots. C'est une des phrases les plus courtes de toute la Bible. Un Dieu qui pleure la mort d'un ami, comme toi, comme moi.

ENFANT : Pour les Grecs, ça devait paraître complètement absurde. Un dieu qui pleure, c'est un dieu raté.

PARENT : Exactement, et des penseurs grecs de l'époque l'ont dit : pour eux, c'était une folie. Parce que l'histoire va encore plus loin. Cet homme est arrêté, moqué, et exécuté comme un criminel, cloué sur une croix — le supplice réservé aux esclaves et aux vaincus. Pour les chrétiens, le créateur de l'univers a fini comme les plus écrasés des écrasés.

ENFANT : Mais pourquoi ? S'il est Dieu, il pouvait s'échapper, non ?

PARENT : C'est la grande question, et les chrétiens ont un mot pour leur réponse. Le voilà, le mot difficile de l'épisode : la kénose. C'est un mot grec qui veut dire se vider, comme on vide une cruche. L'idée, c'est que Dieu s'est volontairement vidé de sa puissance pour devenir un humain fragile. Pas par accident : par amour. Pour rejoindre les fragiles, il fallait le devenir. La kénose : la force qui se vide pour rejoindre les plus petits.

ENFANT : Attends, j'ai une objection. Si Dieu peut tout, alors sa faiblesse, c'est du théâtre. Il peut appuyer sur stop quand il veut. Moi, quand je tombe, je ne peux pas appuyer sur stop.

PARENT : C'est une vraie objection, et des penseurs chrétiens se disputent là-dessus depuis presque deux mille ans : est-ce que Dieu a vraiment souffert, ou seulement fait semblant ? Beaucoup ont fini par dire : si c'était du théâtre, ça ne vaudrait rien. On ne tranchera pas à leur place — mais garde ton objection, elle est sérieuse.

ENFANT : Et la phrase du titre de la saison, la force cachée dans la faiblesse, elle vient d'où ?

PARENT : D'un homme appelé Paul, qui a répandu cette histoire autour de la Méditerranée. Paul avait une souffrance dans son corps — il l'appelle une écharde, sans dire ce que c'était. Trois fois il demande à Dieu de l'en débarrasser. Et la réponse qu'il raconte, c'est : non. Ma puissance s'accomplit dans la faiblesse. Paul en a fait sa devise : quand je suis faible, c'est alors que je suis fort.

ENFANT : Ça, ça ressemble à un slogan. Quand je rate un contrôle, je suis juste faible, pas fort.

PARENT : Tu fais bien de te méfier. La phrase ne dit pas que c'est agréable d'être faible, ni qu'il faut chercher à l'être. Elle dit : c'est quand tu ne peux plus faire semblant d'être incassable que quelque chose de vrai peut passer — l'aide des autres, la tendresse, le courage tout nu. Les héros de la saison deux cachaient leur talon. Ici, le talon est montré à tout le monde.

PARENT : Et même pour quelqu'un qui ne croit pas en Dieu, l'idée reste précieuse : la vraie grandeur n'écrase pas, elle descend — comme un adulte qui s'agenouille pour parler à un enfant.

PARENT : La phrase à garder, ce soir : il y a une force qui monte sur un trône, et une force qui s'agenouille — et la deuxième est peut-être la plus grande.

PARENT : Et la question qu'on te laisse : quelqu'un de fort s'est-il déjà fait tout petit pour te rejoindre, un jour où tu étais par terre ?

Épisode 4

« L'être humain a été créé faible »

PARENT : Ce soir, on commence par une seule phrase. Elle se trouve dans le Coran, le livre saint des musulmans, transmis selon eux au prophète Muhammad au septième siècle après l'ère commune, en Arabie.

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PARENT : Ce soir, on commence par une seule phrase. Elle se trouve dans le Coran, le livre saint des musulmans, transmis selon eux au prophète Muhammad au septième siècle après l'ère commune, en Arabie. La phrase dit : l'être humain a été créé faible.

ENFANT : C'est plutôt vexant, non ? Comme verdict.

PARENT : On dirait. Mais regarde où la phrase est posée : dans un passage où le texte allège des règles — Dieu veut rendre les choses plus légères pour vous. Et juste après vient cette phrase, comme une explication pleine de douceur. Ce n'est pas un reproche, c'est une description. Comme un parent qui dit : il est petit, ne le faites pas porter trop lourd.

ENFANT : Donc être faible, ce n'est pas une faute qu'on aurait commise ?

PARENT : Voilà. Dans cette tradition, c'est notre matière de départ, voulue ainsi. On ne te demandera jamais l'impossible — le Coran le dit aussi : Dieu n'impose à personne plus qu'il ne peut porter. Tu n'as pas à avoir honte d'être fatigué, d'avoir peur, de ne pas y arriver. C'est compris d'avance.

ENFANT : D'accord, mais alors à quoi bon faire des efforts, si on est faibles d'office ?

PARENT : Bonne question. Pour y répondre, deux rencontres. D'abord une femme, Rabia, au huitième siècle après l'ère commune, à Bassora, une grande ville de l'Irak actuel. Pauvre, peut-être même esclave avant d'être libérée, raconte la tradition. Elle est devenue une des plus grandes mystiques de l'islam — quelqu'un qui cherche Dieu par l'amour, directement, avec tout son cœur.

ENFANT : Et qu'est-ce qu'elle a fait de spécial ?

PARENT : On raconte qu'un jour elle a traversé la ville en courant, une torche enflammée dans une main, un seau d'eau dans l'autre. Les gens lui demandent : où vas-tu comme ça ? Elle répond : je vais mettre le feu au paradis et éteindre l'enfer. Comme ça, plus personne n'aimera Dieu par peur de la punition ni pour gagner une récompense. On l'aimera pour lui-même, ou pas du tout.

ENFANT : Donc elle voulait un amour gratuit. Pas un marché.

PARENT : Exactement : on n'aime pas pour obtenir, on ne fait pas le bien pour la médaille. La deuxième rencontre, c'est un poète, Roumi, au treizième siècle après l'ère commune, dans l'actuelle Turquie. Ses poèmes sont lus aujourd'hui dans le monde entier. On lui prête une phrase célèbre — elle dit en tout cas très bien ce que ses poèmes répètent : la blessure est l'endroit par où la lumière entre en toi.

ENFANT : Là, j'objecte. Quand je me blesse, il n'entre pas de la lumière, il sort du sang. C'est joli mais c'est facile à dire.

PARENT : Tu as raison de te méfier. La phrase ne dit pas que la souffrance est une bonne chose, ni qu'il faut remercier pour ses malheurs — ça, ce serait faux et même cruel. Elle dit autre chose : tant qu'on se croit parfait et fermé comme une coquille, rien ne peut entrer. Ni l'aide, ni l'amour, ni la vérité. C'est souvent par la fissure qu'on découvre qu'on avait besoin des autres.

ENFANT : Et c'est quoi, le mot difficile de l'épisode ? Je l'attends.

PARENT : Le voici : tawakkul. Un mot arabe qui veut dire la confiance — s'en remettre à Dieu. Mais attention, pas la paresse. Une parole attribuée au prophète Muhammad le dit avec humour : faut-il laisser son chameau en liberté et faire confiance à Dieu ? Réponse : attache d'abord ton chameau, ensuite fais confiance. Le tawakkul, c'est faire tout ce qui dépend de toi, puis déposer le reste — au lieu de le porter en s'inquiétant toute la nuit.

ENFANT : Ça ressemble au grand tri des philosophes de la saison trois. Ce qui dépend de moi, ce qui ne dépend pas de moi.

PARENT : Bien vu. Sauf que pour eux, ce qui ne dépendait pas de nous tombait dans le vide. Ici, ça tombe entre des mains. Pour qui croit, ça change tout ; pour qui ne croit pas, la sagesse du chameau reste entière.

PARENT : La phrase à garder, ce soir : être faible n'est pas une faute, c'est notre point de départ — et personne ne te demandera l'impossible.

PARENT : Et la question qu'on te laisse : est-ce qu'une fissure, dans ta vie, a déjà laissé entrer quelque chose que tu n'attendais pas ?

Épisode 5

Les femmes mystiques qui ont osé écrire

Hildegarde de Bingen — enluminure du Scivias
Hildegarde de Bingen — enluminure du Scivias

PARENT : Il y a neuf cents ans, en Europe, qui avait le droit d'écrire des livres ? Les livres se copiaient à la main, dans les monastères, en latin. Et ceux qui tenaient la plume étaient presque tous des hommes.

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PARENT : Il y a neuf cents ans, en Europe, qui avait le droit d'écrire des livres ? Les livres se copiaient à la main, dans les monastères, en latin. Et ceux qui tenaient la plume étaient presque tous des hommes. Aux femmes, on répétait une consigne : taisez-vous dans les assemblées, n'enseignez pas.

ENFANT : Donc une femme qui écrivait un livre, elle désobéissait, en gros.

PARENT : En gros, oui. Et ce soir : deux femmes qui ont écrit quand même. La première naît en 1098 après l'ère commune, au bord du Rhin, dans l'Allemagne actuelle. Elle s'appelle Hildegarde de Bingen. Enfant fragile, souvent malade, confiée toute petite à un monastère. Et cette enfant fragile devient une des personnes les plus étonnantes de son siècle.

ENFANT : Étonnante comment ?

PARENT : Compte avec moi. Elle compose de la musique — des chants qu'on écoute encore aujourd'hui, presque mille ans plus tard. Elle écrit des livres sur les plantes, les pierres, les maladies et leurs remèdes. Elle dirige une communauté de moniales — on dit une abbesse, la responsable du monastère. Elle fonde son propre monastère contre l'avis des hommes qui voulaient la garder sous contrôle. Et elle écrit aux puissants de son temps, à l'empereur, au pape, pour leur dire en face ce qu'elle pense de leurs erreurs.

ENFANT : Et on la laissait faire ? Tu viens de dire que les femmes devaient se taire.

PARENT : Hildegarde disait : ce n'est pas moi qui parle. Je ne suis qu'une pauvre petite femme sans instruction, une plume portée par le souffle de Dieu. Ce sont ses visions qui parlaient, disait-elle — des images et des voix qu'elle recevait depuis l'enfance. Et comme l'Église a fini par reconnaître ses visions, plus personne ne pouvait la faire taire sans s'attaquer à Dieu lui-même.

ENFANT : Attends. C'est habile, mais c'est triste. Elle devait se déclarer faible et ignorante pour avoir le droit de parler. Un homme savant n'avait pas besoin de ce détour.

PARENT : Tu mets le doigt exactement où il faut. La seule porte qu'on laissait aux femmes, c'était celle de la faiblesse — alors certaines en ont fait une porte d'entrée magistrale. Ce n'est pas juste. Et c'est quand même immense.

ENFANT : Et la deuxième femme ?

PARENT : Elle vit en Angleterre, deux siècles et demi plus tard, dans la ville de Norwich. On l'appelle Julian de Norwich. Son époque est terrifiante : la grande peste vient de tuer environ une personne sur trois en Europe. Julian a connu ça enfant. À trente ans, en 1373 après l'ère commune, elle tombe si malade qu'on la croit perdue. Là, elle reçoit des visions. Elle guérit, et elle passe le reste de sa vie dans une petite pièce accolée à une église, à prier, à écouter les gens qui viennent lui confier leurs peines à la fenêtre — et à écrire.

ENFANT : Écrire quoi ?

PARENT : Un livre sur ce qu'elle a vu et compris. Et c'est, à notre connaissance, le premier livre écrit en anglais par une femme. Pas en latin, la langue des savants : en anglais, la langue des gens. Au milieu d'un siècle de peste et de guerre, elle y écrit la phrase qui l'a rendue célèbre : tout finira bien, et toutes choses, quelles qu'elles soient, finiront bien.

ENFANT : Dit comme ça, on dirait une phrase pour calmer les enfants. Tout va bien, dormez.

PARENT : Sauf que celle qui l'écrit a vu la peste de près et a failli mourir. Elle ne dit pas : tout va bien. Elle pose elle-même l'objection dans son livre — mais alors, et le mal, et la souffrance ? — et elle la laisse ouverte, sans l'effacer. Sa confiance n'est pas de l'ignorance : c'est une confiance qui a traversé la nuit et qui tient quand même.

PARENT : Deux femmes fragiles, malades, à qui on interdisait la parole. Neuf cents ans plus tard, on joue la musique de l'une et on lit le livre de l'autre. Leurs censeurs, eux, personne ne se souvient de leurs noms.

PARENT : La phrase à garder, ce soir : quand on te dit que ce n'est pas ta place de parler, ta voix peut devenir plus durable que ceux qui te font taire.

PARENT : Et la question qu'on te laisse : aujourd'hui, autour de toi, qui doit encore se faire tout petit pour avoir le droit d'être entendu ?

Épisode 6

Hypatie : la philosophe qu'on a tuée

Hypatie — portrait imaginaire (1908)
Hypatie — portrait imaginaire (1908)

PARENT : Ce soir, une histoire qu'on va te raconter doucement, parce qu'elle finit mal. Elle se passe à Alexandrie, en Égypte, vers l'an 400 après l'ère commune.

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PARENT : Ce soir, une histoire qu'on va te raconter doucement, parce qu'elle finit mal. Elle se passe à Alexandrie, en Égypte, vers l'an 400 après l'ère commune. Alexandrie est alors une des plus grandes villes du monde, célèbre depuis des siècles pour ses savants et ses bibliothèques. Et dans cette ville, la personne la plus respectée pour son savoir n'est pas un homme. C'est une femme. Elle s'appelle Hypatie.

ENFANT : Qu'est-ce qu'elle savait faire ?

PARENT : Des mathématiques, d'abord. Son père était un grand mathématicien, et il lui a tout transmis. Elle a travaillé sur les livres de géométrie et d'astronomie les plus importants de l'époque, elle savait expliquer le mouvement des planètes, construire des instruments pour mesurer le ciel. Et elle enseignait la philosophie. Des élèves venaient de très loin pour l'écouter. Les responsables de la ville eux-mêmes venaient lui demander conseil.

ENFANT : Une femme, à cette époque ? Après ce que tu as raconté la dernière fois, ça m'étonne.

PARENT : Tu as raison de t'étonner : c'était exceptionnel. Mais Alexandrie était une ville où les traditions se croisaient, et Hypatie avait gagné quelque chose de rare : le respect de gens très différents. Parmi ses élèves, il y avait des païens, comme elle — c'est-à-dire des gens qui suivaient les anciens dieux grecs — et aussi des chrétiens. L'un de ses élèves chrétiens est même devenu évêque, un chef d'Église, et toute sa vie il lui a écrit des lettres pleines de tendresse, où il l'appelle sa mère, sa sœur, son maître.

ENFANT : Alors qu'est-ce qui s'est passé ?

PARENT : La ville s'est mise à avoir peur. À cette époque, Alexandrie est déchirée : des tensions entre communautés religieuses, des émeutes, et surtout une lutte de pouvoir entre deux hommes — le chef de l'Église de la ville et le gouverneur envoyé par l'empereur. Chacun veut être le maître. Et le gouverneur écoute les conseils d'Hypatie. Alors des rumeurs se mettent à courir : c'est elle qui empêche la paix, elle ensorcelle le gouverneur, elle est dangereuse.

ENFANT : Elle, dangereuse ? Elle avait une armée ?

PARENT : Rien. Pas d'armée, pas de garde, pas de parti. Juste des livres, des élèves et une réputation. Un jour de mars de l'année 415, une foule l'arrache de sa voiture en pleine rue, la traîne dans un bâtiment, et la tue. On t'épargne les détails. Même des chroniqueurs chrétiens de l'époque ont raconté ce meurtre avec honte et indignation : rien n'est plus éloigné, écrivaient-ils, de ce que nous croyons.

ENFANT : Donc ce n'est pas la religion qui l'a tuée ?

PARENT : C'est la question juste. Ceux qui l'ont tuée se réclamaient d'une religion, oui. Mais des gens de cette même religion l'admiraient, l'aimaient, et ont pleuré sa mort. Ce qui l'a tuée, c'est ce mélange qu'on retrouve à toutes les époques et sous toutes les bannières : une ville qui a peur, des chefs qui se disputent le pouvoir, et une foule qui cherche un coupable. Et quand une société a peur, elle s'en prend très souvent à ceux qui pensent.

ENFANT : Pourquoi eux ? Penser, ce n'est pas une menace.

PARENT : Justement si, pour certains. Quelqu'un qui pense pose des questions, refuse les slogans, n'appartient à aucun camp — donc tous les camps s'en méfient. Et puis il y a autre chose, qui est l'idée de ce soir : les idées ne saignent pas, mais les personnes qui les portent, si. On ne peut pas tuer un théorème. On peut tuer la femme qui l'enseigne. La pensée a toujours un corps, et ce corps est fragile comme tous les corps.

ENFANT : Et il reste quoi, d'elle ?

PARENT : Presque rien de sa main : ses écrits sont perdus. Il reste les lettres de son élève, les récits des historiens, et son nom, qui traverse les siècles comme un avertissement. Chaque fois qu'une société recommence à désigner ceux qui réfléchissent comme des ennemis, son histoire se remet à parler.

PARENT : La phrase à garder, ce soir : on ne peut pas tuer une idée, mais on peut tuer ceux qui la portent — alors protéger les personnes qui pensent, c'est protéger la pensée.

PARENT : Et la question qu'on te laisse : à ton avis, pourquoi une foule qui a peur préfère-t-elle s'en prendre à ceux qui réfléchissent, plutôt que de s'asseoir et réfléchir avec eux ?

Épisode 7

Christine de Pizan : écrire pour se défendre

Christine de Pizan à son pupitre — enluminure, XVe s.
Christine de Pizan à son pupitre — enluminure, XVe s.

PARENT : Pour finir cette saison, imagine Paris, vers 1390 après l'ère commune. La nuit. Dans une petite chambre, une jeune femme écrit à la chandelle. Dans les pièces à côté dorment ses trois enfants, sa mère et une nièce.

L'audio de cet épisode arrive bientôt.

PARENT : Pour finir cette saison, imagine Paris, vers 1390 après l'ère commune. La nuit. Dans une petite chambre, une jeune femme écrit à la chandelle. Dans les pièces à côté dorment ses trois enfants, sa mère et une nièce. C'est elle, seule, qui doit nourrir tout ce monde. Elle s'appelle Christine de Pizan.

ENFANT : Pourquoi toute seule ? Où est le père ?

PARENT : Mort. Christine était née à Venise ; son père, un savant, avait été appelé à la cour du roi de France. Elle a grandi au milieu des livres, mariée à quinze ans à un homme qu'elle aimait vraiment. À vingt-cinq ans, tout s'effondre : son mari meurt d'une épidémie. Rappelle-toi le premier épisode de la saison : la veuve, l'orphelin et l'étranger.

ENFANT : Elle est les trois à la fois. Veuve, ses enfants orphelins, et étrangère puisqu'elle vient d'Italie.

PARENT : Exactement. Tout ce que les vieux textes craignaient pour la veuve lui arrive. Ceux qui devaient de l'argent à son mari refusent de payer. On la traîne dans des procès pendant des années pour la dépouiller. Personne ne la défend. Alors elle prend une décision inimaginable à l'époque : elle va gagner sa vie en écrivant.

ENFANT : Personne ne faisait ça ?

PARENT : Aucune femme en Europe n'avait jamais vécu de sa plume. Elle commence par des poèmes sur son chagrin ; ils touchent les gens, les commandes arrivent, des princes lui demandent des livres entiers — sur la paix, l'éducation, la façon de gouverner. La petite veuve sans défense devient une autrice célèbre dans toute l'Europe.

ENFANT : Et le titre, alors ? Écrire pour se défendre — contre qui ?

PARENT : Contre des paroles. À l'époque, un des livres les plus lus se moquait des femmes : toutes menteuses, toutes ruseuses, disait-il. Christine ose répondre publiquement, par écrit, aux plus grands lettrés de son temps : ce livre insulte la moitié de l'humanité. Un scandale : une femme qui contredit les savants.

ENFANT : Et c'est là qu'elle construit sa ville ? J'ai vu le titre du livre.

PARENT : Oui. En 1405, elle écrit son livre le plus célèbre : la Cité des Dames. Elle y raconte qu'à force de lire ces livres qui disent du mal des femmes, elle a eu honte d'en être une. Puis trois dames lui apparaissent — la Raison, la Droiture, la Justice — et lui disent : ces livres mentent. Construis une ville. Et le mot difficile de l'épisode arrive ici : les calomnies. Une calomnie, c'est un mensonge qu'on raconte sur quelqu'un pour salir son nom. Alors Christine bâtit une ville en livre : chaque pierre est l'histoire vraie d'une femme remarquable — reines, savantes, guerrières, inventrices. Une cité de papier où les femmes sont à l'abri des calomnies.

ENFANT : Une ville en papier, ça ne protège personne pour de vrai.

PARENT : Tu crois ? Les calomnies aussi, c'est du papier — et elles font des dégâts bien réels. Ce qui blesse par les mots peut être combattu par les mots. Job s'est défendu en protestant. Hildegarde et Julian existent pour nous parce qu'elles ont écrit. Hypatie a été tuée, mais c'est par des écrits que son nom nous est parvenu. Et les livres de Christine l'ont nourrie, défendue, et vengée mieux qu'une armée.

PARENT : Et voilà le bilan de la saison. Dans trois traditions — juive, chrétienne, musulmane — on a trouvé deux choses à la fois. Des textes qui mettent les fragiles au centre : la veuve, l'orphelin, l'étranger, le juste qui souffre, l'humain créé faible. Et des sociétés où les fragiles, surtout les femmes, ont dû se battre pour avoir le droit de parler. Les deux sont vraies ensemble.

ENFANT : Quelque chose me gêne quand même. Depuis le début, toutes tes histoires sortent de livres. La Bible, le Coran, la Cité des Dames. Et les gens qui n'écrivaient pas ? Ils ne pensaient pas, eux ?

PARENT : Voilà LA question, et c'est exactement le voyage de la prochaine saison. Les pensées sans livres — les conteurs d'Afrique, les sages des Amériques et du Pacifique — et pourquoi l'école ne raconte presque jamais leurs histoires.

PARENT : La phrase à garder, ce soir : quand personne ne te défend, les mots peuvent devenir ta forteresse.

PARENT : Et la question qu'on te laisse : si tu construisais ta propre cité avec des histoires, lesquelles poserais-tu dans les fondations ?