Les hommes qui se croyaient très forts

Montaigne, Pascal, Hobbes, Rousseau, Élisabeth, Wollstonecraft, Gouges

L'Europe moderne

Cette saison, la conversation est portée par deux pères, avec la fille et le garçon.

Épisode 1

Montaigne : « que sais-je ? »

Michel de Montaigne
Michel de Montaigne

PARENT : Cette saison, on s'arrête en Europe, il y a quatre ou cinq siècles. Une époque où, là-bas, beaucoup d'hommes se croyaient très forts : sûrs de leur science, sûrs de leur religion, sûrs d'eux-mêmes.

L'audio de cet épisode arrive bientôt.

PARENT : Cette saison, on s'arrête en Europe, il y a quatre ou cinq siècles. Une époque où, là-bas, beaucoup d'hommes se croyaient très forts : sûrs de leur science, sûrs de leur religion, sûrs d'eux-mêmes. Tu vas voir que ça se fissurait de partout. Et ça commence par un accident de cheval, en France, vers 1569.

ENFANT : Un accident de cheval ?

PARENT : Un homme se promène à cheval, tranquillement, près de chez lui. Un autre cavalier arrive au galop derrière lui, sans faire exprès, et le percute de plein fouet. L'homme est projeté au sol. Il ne bouge plus. Ceux qui le ramassent le croient mort.

ENFANT : Et il meurt ?

PARENT : Non. Il revient à lui, très lentement. Et voilà le plus étrange : plus tard, il raconte que mourir, vu de l'intérieur, était presque doux. Il se regardait glisser, comme on regarde quelqu'un d'autre. Cet homme a passé sa vie à faire ça : s'observer lui-même, sans tricher. On l'appelait Michel de Montaigne.

ENFANT : C'est bizarre, de s'observer pendant qu'on meurt presque.

PARENT : Il observait tout. Ses peurs, ses maladies, ses trous de mémoire, ses contradictions. Quelques années plus tôt, il avait perdu son meilleur ami, La Boétie. Un chagrin immense, dont il ne s'est jamais vraiment remis. Quand on lui demandait pourquoi il l'aimait tant, il répondait juste : parce que c'était lui, parce que c'était moi. Après cette perte, il s'installe dans une tour, au milieu de ses livres, et il écrit.

ENFANT : Il écrit quoi ? Des leçons ?

PARENT : Justement, non. Et c'est le mot de l'épisode : il appelle ses textes des essais. Un essai, c'est un coup d'essai. On tente quelque chose, on n'est pas sûr, on se trompe peut-être, on recommence. Personne avant lui n'avait osé remplir des livres entiers en disant : voilà ce que je crois aujourd'hui, mais je peux me tromper.

ENFANT : Et c'est lui, l'homme très fort de l'épisode ?

PARENT : C'est toute l'ironie. Autour de lui, l'Europe déborde de gens très sûrs d'eux. Les catholiques et les protestants s'entretuent, chacun certain que Dieu est de son côté. Et lui, au milieu de ces certitudes armées, fait graver une question sur une médaille : que sais-je ?

ENFANT : Mais si on ne sait rien, à quoi ça sert d'apprendre ?

PARENT : Il ne dit pas qu'on ne sait rien. Il dit : vérifions. Quand on lui raconte que les peuples d'autres continents sont des sauvages, il répond : qui est allé voir ? Chacun appelle barbare ce qui n'entre pas dans ses habitudes. Douter, pour lui, c'est une politesse envers la vérité. Et une protection : on ne massacre pas les gens pour une idée dont on dit peut-être.

ENFANT : Donc le doute rend gentil ?

PARENT : Pas toujours, et soyons honnêtes sur l'homme. Quand la peste arrive dans sa ville, dont il est le maire, il part se mettre à l'abri avec sa famille. On le lui a beaucoup reproché. Montaigne n'est pas un héros. Mais il est précieux justement pour ça : il ne se raconte jamais en héros. On pourrait croire que le doute devient un confort : je doute, donc je ne m'engage pas, donc je reste au chaud. Le doute aussi peut servir d'abri. Mais Montaigne répondrait l'inverse : il faut être drôlement solide pour avouer qu'on est fragile. N'importe qui peut bomber le torse. Écrire noir sur blanc j'ai peur, j'oublie, je me contredis, à une époque où les hommes paradaient, c'était le vrai courage. Quatre siècles et demi plus tard, les parades sont oubliées, et lui, on le lit encore.

ENFANT : Alors sa force, c'était d'avouer.

PARENT : Voilà la phrase à garder ce soir : dire je ne sais pas, ce n'est pas perdre, c'est commencer à chercher.

PARENT : Et je te laisse avec une question. C'était quand, la dernière fois que tu as osé dire je ne sais pas, à voix haute, devant tout le monde ?

Épisode 2

Pascal : le roseau qui pense

Blaise Pascal
Blaise Pascal

PARENT : La dernière fois, on t'a laissé avec Montaigne et son que sais-je. Ce soir on reste en Europe, en France, deux générations plus tard. Et on commence au bord d'une rivière.

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PARENT : La dernière fois, on t'a laissé avec Montaigne et son que sais-je. Ce soir on reste en Europe, en France, deux générations plus tard. Et on commence au bord d'une rivière. Tu vois les roseaux ? Ces longues tiges vertes qui poussent les pieds dans l'eau.

ENFANT : Oui. Ça plie au moindre coup de vent.

PARENT : Voilà. Une des plantes les plus faciles à casser qui existent. Pas besoin d'outil : deux doigts suffisent. Eh bien un homme a écrit, vers 1660 : l'être humain n'est qu'un roseau, le plus faible de la nature. Mais c'est un roseau qui pense.

ENFANT : Le plus faible de la nature ? Sérieusement ? On est quand même plus forts qu'un lapin.

PARENT : Garde ton objection, on y revient. L'homme qui a écrit ça s'appelait Blaise Pascal. Un enfant génial : à dix-neuf ans, il invente une machine à calculer, avec des roues dentées, pour aider son père qui passait ses nuits sur des comptes d'impôts. Elle existe encore, on peut la voir dans un musée. Et en même temps, Pascal a été malade presque chaque jour de sa vie. Des douleurs, des migraines à ne plus voir clair. Il est mort à trente-neuf ans.

ENFANT : Donc le gars qui fabrique des machines dit qu'on est les plus faibles ? Avec des machines, justement, on devient plus forts que tout.

PARENT : Pascal te répondrait : cette force-là est empruntée. Toi, sans rien, face à l'univers, qu'est-ce que tu pèses ? Il écrit : pas besoin que l'univers entier s'arme pour écraser un homme. Une vapeur, une goutte d'eau suffit pour le tuer. Aujourd'hui il dirait : un microbe invisible. Un caillou sur la route.

ENFANT : D'accord, on est cassables. Mais ça, on l'a compris depuis le début de la série. S'il ne dit que ça, il arrive un peu tard.

PARENT : Et c'est là qu'arrive le retournement, un des plus beaux de toute la philosophie. Pascal continue : mais quand l'univers l'écraserait, l'homme serait encore plus noble que ce qui le tue. Parce qu'il sait qu'il meurt. Et l'univers n'en sait rien. La pierre qui t'écrase ne sait pas qu'elle t'écrase. L'océan qui engloutit un bateau ne sait pas qu'il engloutit. Toi, tu sais.

ENFANT : Et ça m'avance à quoi, de savoir ? Si je sais que je perds, je perds quand même.

PARENT : Tu perds, oui. Mais tu n'es pas une chose qui perd : tu es quelqu'un qui sait. Et c'est le mot de l'épisode : la dignité. La dignité, c'est la valeur qui ne se mesure pas, celle qui reste quand on a tout perdu. Pascal dit : toute notre dignité est dans la pensée. On ne sera jamais plus grands que l'univers. Mais on peut le comprendre. Lui, non.

ENFANT : Alors on est quoi, à la fin ? Misérables ou grandioses ? Il faudrait choisir.

PARENT : C'est exactement ce que Pascal refuse de choisir. Les deux, en même temps, et on ne peut pas les séparer. Il a une image pour ça : un roi qui a perdu son royaume. Si ça te rend triste d'avoir perdu un royaume, c'est la preuve que tu en avais un. L'être humain est le seul être qui se trouve misérable — et se savoir misérable, c'est déjà être grand. Un arbre ne se trouve pas misérable. Une pierre non plus.

ENFANT : Donc notre grandeur, c'est de connaître notre faiblesse. C'est bizarre quand même : plus on se sait fragile, plus on est grand ?

PARENT : C'est toute la saison, ça. Les hommes qui se croyaient très forts paradaient. Pascal, malade dans sa chambre, voyait plus loin qu'eux tous. Cette idée serre un peu la gorge : savoir qu'on meurt, le porter toute sa vie comme Pascal portait ses douleurs, c'est lourd pour un roseau. Mais elle redresse aussi. Le roseau plie sous le vent, mais il se relève. Et celui-là pense en se relevant.

PARENT : Voilà la phrase à garder ce soir : l'univers peut m'écraser, mais moi je sais — et lui ne saura jamais rien.

PARENT : Et je te laisse avec une question. Qu'est-ce que tu choisirais : être incassable sans rien savoir, comme la pierre… ou être cassable et savoir, comme toi ce soir ?

Épisode 3

Hobbes : tous égaux, parce que tous fragiles

Thomas Hobbes
Thomas Hobbes

PARENT : Ce soir, on traverse la mer, direction l'Angleterre. Et l'histoire commence avant même la naissance de notre penseur. En 1588, une flotte de guerre espagnole, immense, fait route vers les côtes anglaises.

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PARENT : Ce soir, on traverse la mer, direction l'Angleterre. Et l'histoire commence avant même la naissance de notre penseur. En 1588, une flotte de guerre espagnole, immense, fait route vers les côtes anglaises. Dans un village, une femme enceinte apprend la nouvelle. La peur la saisit si fort qu'elle accouche en avance.

ENFANT : Et le bébé né trop tôt, c'est lui ?

PARENT : C'est lui. Thomas Hobbes. Plus tard, il fera cette blague sur lui-même : ma mère a mis au monde des jumeaux, moi et la peur. Toute sa vie, il a pensé avec la peur, et sur la peur. Il faut dire que son pays lui en a donné l'occasion : quand il a une cinquantaine d'années, l'Angleterre se déchire dans une guerre entre Anglais. Des voisins s'entretuent. Le roi finit décapité. Hobbes fuit en France.

ENFANT : Encore des hommes très sûrs d'eux qui s'entretuent. C'était vraiment la spécialité de l'Europe, à cette époque ?

PARENT : À cette époque-là, en Europe, on s'entretuait beaucoup pour des certitudes, oui — Montaigne avait vu les guerres de religion, Hobbes voit celle-ci. Et sa grande question, c'est : pourquoi les humains se font-ils la guerre ? Sa réponse commence par une observation qui surprend tout le monde. Il dit : c'est parce que nous sommes égaux.

ENFANT : Quoi ? C'est l'inverse. On se bat parce que des forts veulent écraser des faibles.

PARENT : Lui regarde de plus près. Prends le plus fort des hommes, dit-il. Le plus musclé, le plus armé, le plus entouré de gardes. Une chose le ramène toujours au niveau de tout le monde : il doit dormir. Et pendant qu'il dort, le plus faible peut l'atteindre. Et même éveillé : le plus faible peut ruser, ou s'allier avec d'autres. Personne, jamais, n'est assez fort pour être tranquille.

ENFANT : Donc on n'est pas égaux en force. On est égaux en cassable.

PARENT : Tu viens de résumer Hobbes mieux que bien des livres. Et de cette égalité-là naît la peur. Si n'importe qui peut me blesser, je me méfie de tout le monde. Et si tout le monde se méfie de tout le monde, chacun a envie de frapper le premier pour ne pas être frappé. Hobbes appelle ça la guerre de tous contre tous. Pas une guerre avec des armées : une vie entière passée à avoir peur.

ENFANT : Et il propose quoi, pour en sortir ?

PARENT : Le mot de l'épisode : un contrat. Un contrat, c'est une promesse échangée. Je promets quelque chose, tu promets quelque chose, et la promesse nous tient tous les deux. Hobbes imagine le contrat de tout le monde avec tout le monde : je renonce à te frapper si tu renonces à me frapper, et on se donne des règles communes, avec quelqu'un pour les faire respecter. Voilà, dit-il, d'où viennent les lois et la paix. Pas de l'amour. De la peur partagée.

ENFANT : C'est triste, comme idée. Une paix fondée sur la peur… J'aurais préféré qu'elle soit fondée sur la bonté.

PARENT : Hobbes te répondrait sans se vexer : la bonté, certains jours, manque à certaines personnes. La peur d'avoir mal, tout le monde l'a, tous les jours. Si tu fondes la paix sur ce que tout le monde possède, elle tient par tous les temps. C'est moins joli, mais c'est plus solide.

ENFANT : Attends, j'ai un problème. Si on donne toute la force à un seul chef pour nous protéger les uns des autres… qui nous protège du chef ?

PARENT : Et là, tu mets le doigt exactement où ça fait mal. Hobbes voulait un chef tout-puissant, presque sans limites. Il avait tellement peur du désordre qu'il a oublié d'avoir peur du chef. Des penseurs ont passé les siècles suivants à corriger ça. Sur ce point, tu as raison contre lui. Mais ne jetons pas sa découverte avec son erreur. Ce qu'il a vu reste : c'est parce qu'on peut tous être blessés qu'on a tous besoin de règles. Les règles ne sont pas là pour embêter les faibles. Elles sont là parce qu'il n'y a pas de forts.

PARENT : Voilà la phrase à garder ce soir : s'il faut des règles pour tout le monde, c'est parce que personne, même le plus fort, n'est incassable.

PARENT : Et je te laisse avec une question. Une règle qui te protège, toi, protège aussi celui que tu n'aimes pas. Est-ce que tu la veux quand même ?

Épisode 4

Rousseau : la pitié, le premier des sentiments

Jean-Jacques Rousseau
Jean-Jacques Rousseau

PARENT : Ce soir, avant de commencer, j'ai besoin de ta mémoire. Tu te souviens de l'enfant au bord du puits ?

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PARENT : Ce soir, avant de commencer, j'ai besoin de ta mémoire. Tu te souviens de l'enfant au bord du puits ?

ENFANT : La saison sur la Chine. Si tu vois un enfant sur le point de tomber dans un puits, ton cœur se serre avant même que tu aies le temps de penser. Le sage s'appelait Mencius.

PARENT : C'est ça. Vers 300 avant l'ère commune, en Chine. Garde bien cette image. Parce que deux mille ans plus tard, à des milliers de kilomètres de là, un homme qui n'a jamais lu Mencius — ses livres n'étaient pas traduits — écrit presque exactement la même chose.

ENFANT : Deux personnes qui trouvent la même idée sans s'être jamais parlé ? À deux mille ans d'écart ?

PARENT : C'est un des plus beaux rendez-vous de toute l'histoire de la pensée, et on y revient à la fin. L'homme s'appelle Jean-Jacques Rousseau. Né à Genève en 1712, fils d'un horloger, pas riche du tout, jamais allé bien longtemps à l'école. En 1755, il écrit : avant toute réflexion, il y a dans l'être humain une répugnance à voir souffrir. Voir souffrir fait mal. Pas parce qu'on nous l'a appris. Avant l'école, avant la morale, avant les mots. Il appelle ça la pitié.

ENFANT : La pitié ? Mais c'est méprisant, la pitié. Quand on dit à quelqu'un j'ai pitié de toi, c'est presque une insulte.

PARENT : Et c'est le mot de l'épisode, justement parce qu'il a changé de sens. Pour Rousseau, la pitié n'a rien de méprisant : c'est avoir mal du mal de l'autre. Le mal de l'autre te traverse, sans te demander la permission. Et il ajoute : même les animaux l'ont. Un cheval hésite à marcher sur un corps vivant. Une bête s'agite près d'une bête qui souffre. Ce n'est pas de la politesse, ça vient de plus profond.

ENFANT : Donc on naîtrait gentils ? Permets-moi de douter. T'as déjà vu une cour de collège ?

PARENT : Bonne objection, et Rousseau y répond. Il ne dit pas qu'on naît gentils. Il dit qu'on naît avec ce mouvement du cœur, et que la vie en société peut l'étouffer. C'est en se comparant qu'on apprend à détourner les yeux : être au-dessus, paraître, gagner. Ta cour de collège, c'est déjà la machine à comparer qui tourne à plein régime. Le cœur qui se serre est toujours là-dessous. Il est juste recouvert.

ENFANT : Et lui, il était comment avec les gens, ce champion de la pitié ?

PARENT : Tu poses la question qui fâche, et on ne va pas l'esquiver. Rousseau a eu cinq enfants. Il les a abandonnés tous les cinq, bébés, dans un orphelinat. Beaucoup de gens le faisaient à l'époque — et ça ne l'excuse pas. Lui-même l'a su : il a passé la fin de sa vie rongé par ça.

ENFANT : L'homme qui a écrit que voir souffrir fait mal… a fait ça ?

PARENT : Oui. Et on a déjà croisé cette leçon avec Montaigne et la peste : une idée peut être plus grande que celui qui la trouve. La pitié de Rousseau reste vraie, même si Rousseau l'a trahie. Et tu sais comment on peut vérifier qu'elle est vraie ? Mencius. Deux hommes, deux continents, deux époques, aucun moyen de se connaître — et la même découverte : devant la souffrance, le cœur humain se serre d'abord, et réfléchit ensuite. Quand deux personnes qui ne se sont jamais parlé trouvent la même chose, c'est souvent qu'elles ont regardé le même vrai.

ENFANT : Alors les hommes qui se croyaient très forts, ceux de notre saison… Rousseau leur répond quoi ?

PARENT : Que leur force la plus précieuse, c'est justement cette faiblesse-là : se laisser toucher par le mal des autres. Celui qui ne sent plus rien quand quelqu'un souffre devant lui, il n'est pas devenu fort. Il est devenu abîmé.

PARENT : Voilà la phrase à garder ce soir : avant même que tu réfléchisses, ton cœur a déjà mal pour l'autre — personne ne te l'a appris, et personne ne doit te le faire oublier.

PARENT : Et je te laisse avec une question. La dernière fois que ton cœur s'est serré pour quelqu'un, sans que tu le décides… qu'est-ce que tu as fait juste après ?

Épisode 5

La princesse Élisabeth et le corps malade

Élisabeth de Bohême, la princesse philosophe
Élisabeth de Bohême, la princesse philosophe

PARENT : Ce soir, une histoire que l'école ne raconte presque jamais. Elle commence en 1643, aux Pays-Bas, dans une maison où vit une princesse sans royaume.

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PARENT : Ce soir, une histoire que l'école ne raconte presque jamais. Elle commence en 1643, aux Pays-Bas, dans une maison où vit une princesse sans royaume.

ENFANT : Une princesse sans royaume ? Elle a perdu quoi, exactement ?

PARENT : Tout, ou presque. Elle s'appelle Élisabeth de Bohême. Son père a été roi un seul hiver, puis une guerre a tout emporté, et la famille a fui. La voilà exilée, presque pauvre pour une princesse, souvent malade. Et c'est l'une des personnes les plus savantes d'Europe : six langues, les mathématiques, l'astronomie. Mais à cette époque, en Europe, qui tenait le crayon ? Pas les femmes. Pas d'université pour elle, pas de livre publié sous son nom. Il lui reste une seule arme : écrire des lettres.

ENFANT : Des lettres à qui ?

PARENT : Au philosophe le plus célèbre du continent : René Descartes. Lui affirme une chose énorme : l'esprit et le corps sont deux choses complètement séparées. Le corps, une sorte de machine. L'esprit, une chose qui pense, sans aucune matière, qui ne touche rien. Et Élisabeth, dans sa toute première lettre, pose la question, poliment, terriblement : si l'esprit ne touche rien… comment fait-il pour bouger le corps ? Quand je décide de lever mon bras, mon bras se lève. Comment une chose qui ne touche rien peut-elle pousser quelque chose ?

ENFANT : Mais oui ! C'est comme dire qu'un fantôme conduit une voiture. Il tourne le volant avec quelles mains ?

PARENT : Exactement le problème. Descartes répond. Élisabeth relit, repère la faille, repose la question autrement. Il répond encore, moins solidement. Elle insiste, toujours précise, toujours polie. Et c'est le mot de l'épisode : ce qu'elle fait s'appelle une objection. Une objection, ce n'est pas une attaque. C'est une question si bien posée que l'autre ne peut plus continuer à penser comme avant.

ENFANT : Et il finit par répondre quoi ?

PARENT : Quelque chose d'incroyable sous la plume d'un homme aussi sûr de lui. Il finit par reconnaître que l'union du corps et de l'esprit, on ne la comprend pas en philosophant dans son fauteuil — on la comprend en vivant. Autrement dit : madame, sur ce point, mes raisonnements ne suffisent pas. Le plus grand philosophe d'Europe recule.

ENFANT : Elle l'a fait reculer avec quoi ? Elle avait un argument secret ?

PARENT : Elle avait un argument que lui n'avait pas : son corps. Élisabeth est souvent malade. Des fièvres, des douleurs, des chagrins qui n'en finissent pas — sa famille est ruinée, ses frères se disputent, et tout retombe sur elle. Et elle ose l'écrire à Descartes : quand mon corps va mal, mes pensées s'embrouillent ; quand les soucis m'écrasent, mon corps tombe malade. Comment voulez-vous que je croie que ce sont deux choses séparées ? Ce n'est pas ce que je vis. Sa fragilité n'était pas un obstacle à la philosophie. C'était son laboratoire.

ENFANT : Attends, c'est énorme, ce que tu viens de dire. Quand je suis malade et que je n'arrive plus à réfléchir… je suis en train de faire une découverte philosophique ?

PARENT : Tu es en train de vivre exactement ce qu'Élisabeth a transformé en argument. Et Descartes l'a pris au sérieux : son dernier livre, sur les passions, il l'a écrit en pensant à elle et à leurs lettres. Il a changé, grâce à elle. Et il faut raconter la fin de l'histoire. Les lettres d'Élisabeth ont failli disparaître. On ne les a publiées qu'en 1879, plus de deux siècles après. Pendant tout ce temps, on a étudié les réponses de Descartes sans les questions d'Élisabeth. Comme écouter une moitié de conversation en croyant avoir tout entendu.

ENFANT : Donc pendant deux cents ans, on a appris le nom de celui qui a reculé… et pas celui de celle qui l'a fait reculer.

PARENT : C'est pour ça qu'on te la raconte ce soir. Voilà la phrase à garder : ce qu'on apprend en ayant mal, même les plus grands raisonnements doivent l'écouter.

PARENT : Et je te laisse avec une question. Quand tu veux savoir si une idée est vraie… est-ce que tu demandes à ceux qui la pensent, ou à ceux qui la vivent ? Et pourquoi pas aux deux ?

Épisode 6

Wollstonecraft et Gouges : la fragilité fabriquée

Mary Wollstonecraft, peinte par John Opie (vers 1797)
Mary Wollstonecraft, peinte par John Opie (vers 1797)

PARENT : Ce soir, deux femmes. Une Anglaise et une Française, à la fin des années 1700. Et on commence par un oiseau.

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PARENT : Ce soir, deux femmes. Une Anglaise et une Française, à la fin des années 1700. Et on commence par un oiseau.

ENFANT : Un oiseau ?

PARENT : Imagine un oiseau né en cage. Une cage si petite qu'il n'a jamais pu ouvrir les ailes en grand. Un jour, on ouvre la porte. Il sort, il titube, il n'arrive pas à voler. Et tout le monde autour conclut : vous voyez bien, cet oiseau-là n'est pas fait pour voler.

ENFANT : Mais c'est complètement faux. Il ne sait pas voler parce qu'on l'en a empêché. C'est pas du tout pareil.

PARENT : Retiens ta phrase, tu viens de résumer l'épisode. À cette époque-là, en Europe, voilà ce qu'on disait des femmes : trop fragiles pour étudier, trop sensibles pour voter, trop faibles pour décider. La nature les a faites comme ça, disait-on. Et une Anglaise, Mary Wollstonecraft, répond en 1792 dans un livre : regardez comment vous les élevez. On interdit aux filles de courir, on serre leur corps dans des vêtements rigides, on leur apprend à plaire au lieu de leur apprendre à penser, on leur ferme les écoles — et ensuite on déclare qu'elles sont faibles par nature. Vous fabriquez leur fragilité, puis vous dites qu'elle est naturelle.

ENFANT : L'oiseau en cage.

PARENT : Exactement. Et le mot de l'épisode est dedans : un préjugé. Pré-jugé : jugé d'avance. Une idée qu'on s'est faite avant de regarder. Wollstonecraft demande une seule chose : laissez les filles courir, étudier, se tromper, recommencer — et ensuite, seulement ensuite, on verra ce qu'elles savent faire.

ENFANT : Et la Française, c'est qui ?

PARENT : Olympe de Gouges. Fille d'une lavandière du sud de la France, montée à Paris, devenue femme de théâtre et de combats. Pendant la Révolution française, en 1791, les hommes venaient d'écrire la Déclaration des droits de l'homme. Elle prend leur texte et le réécrit, article par article : Déclaration des droits de la femme. Avec une phrase terrible dedans : la femme a le droit de monter à l'échafaud, elle doit avoir également celui de monter à la tribune. L'échafaud, c'est là où on exécute les condamnés. La tribune, c'est là où on monte pour parler à tous.

ENFANT : Donc elle dit : si on nous juge assez responsables pour être punies, on est assez responsables pour décider.

PARENT : C'est ça. Et écoute la suite. Deux ans plus tard, en 1793, la Révolution la guillotine. Officiellement, pour ses écrits politiques : elle avait trop écrit, trop signé de son nom, trop dérangé. Elle est morte exactement comme dans sa phrase. On lui a accordé l'échafaud. Jamais la tribune.

ENFANT : Attends, j'ai un problème avec tout ça. Depuis le début de la série, tu me répètes que tout le monde est fragile et que ce n'est pas une honte. Et ce soir tu me dis que la fragilité des femmes était un mensonge. Il faudrait savoir.

PARENT : C'est LA bonne question de l'épisode. Il y a deux fragilités, et tout est là. La vraie : tous les humains, hommes et femmes, sont cassables, tombent malades, meurent, ont besoin les uns des autres. Ça, c'est la vérité de toute la série, et il n'y a pas de honte. Et puis il y a la fragilité fabriquée : celle qu'on impose à un groupe — en l'empêchant d'apprendre, de courir, de parler — pour pouvoir ensuite décider à sa place. La première est une condition qu'on partage. La deuxième est une injustice déguisée en nature.

ENFANT : Et comment on les distingue, dans la vraie vie ?

PARENT : Pose une seule question : est-ce que cette faiblesse disparaît quand on enlève la cage ? La vraie fragilité reste : même libre, tu peux tomber malade, et un jour tu mourras. La fragilité fabriquée fond dès que la porte s'ouvre : le jour où on a laissé les filles étudier, elles ont rempli les écoles.

PARENT : Voilà la phrase à garder ce soir : quand on empêche quelqu'un de courir, on n'a pas le droit de dire ensuite qu'il est lent.

PARENT : Et je te laisse avec une question. Autour de toi, aujourd'hui… est-ce qu'il y a des gens qu'on garde en cage, et dont on dit ensuite qu'ils ne savent pas voler ?

Épisode 7

Les machines et la fierté des modernes

PARENT : Dernier épisode de la saison. Et pour finir, on monte dans une machine. Imagine : une chose en fer, grosse comme une maison, qui crache de la fumée, qui siffle, et qui avance toute seule, plus vite que le plus rapide des chevaux.

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PARENT : Dernier épisode de la saison. Et pour finir, on monte dans une machine. Imagine : une chose en fer, grosse comme une maison, qui crache de la fumée, qui siffle, et qui avance toute seule, plus vite que le plus rapide des chevaux. Les premières personnes qui ont vu une locomotive, vers 1830, ont eu peur. Et puis très vite, elles ont été fières.

ENFANT : Fières de quoi ?

PARENT : D'avoir vaincu la nature, enfin. Pendant les années 1800, en Europe et en Amérique du Nord, tout s'accélère : machines à vapeur, usines, trains, bateaux en fer, messages qui traversent les mers en quelques minutes par des câbles. Des médecins commencent à comprendre les microbes, à vaincre des maladies. Et une partie de l'humanité se met à penser : ça y est, nous avons gagné. La fragilité, c'était avant.

ENFANT : Une partie de l'humanité. Tu insistes. Donc l'autre partie payait ?

PARENT : Garde ta question, c'est le cœur de l'épisode. Mais d'abord, souviens-toi d'où on vient. Pendant que ces hommes se proclamaient maîtres du monde, les penseurs de notre saison avaient déjà tout dit. Montaigne : que sais-tu vraiment ? Pascal : tu es un roseau. Hobbes : même le plus fort doit dormir. Rousseau : ta grandeur, c'est ton cœur qui se serre. Élisabeth : ton corps parle, et il a raison. Wollstonecraft et Gouges : méfie-toi des faiblesses qu'on fabrique.

ENFANT : D'accord, mais les machines marchaient vraiment, non ? Un train, c'est pas une illusion. La fierté, je peux la comprendre.

PARENT : Le train est réel, et personne ici ne crache sur les médicaments. La question, c'est le prix, et qui le paie. Le mot de l'épisode, c'est le mot préféré de cette époque : le progrès. Progrès veut dire : marcher en avant. Très bien. Mais il faut toujours poser deux questions. En avant vers quoi ? Et qui marche — et sur qui ?

ENFANT : Alors, qui payait ?

PARENT : Dans les usines : des enfants de ton âge, et de bien plus jeunes, douze heures par jour devant les machines. Dans les mines : des hommes aux poumons noirs, vieux à trente ans. Et au bout des bateaux : des peuples entiers, en Afrique, en Asie, en Amérique, colonisés, mis au travail de force, et dont les richesses partaient nourrir les machines d'Europe. La force des modernes ne supprimait pas la fragilité. Elle la déplaçait sur d'autres. Moins visible depuis les beaux quartiers — pas disparue.

ENFANT : Et la nature aussi payait, non ? Toute cette fumée…

PARENT : Les forêts coupées, les rivières noires, les villes sous un brouillard de charbon. Presque personne ne s'en inquiétait : la Terre semblait sans fond, inusable. On sait aujourd'hui ce qui a commencé là.

ENFANT : Donc la saison s'appelle les hommes qui se croyaient très forts… et la réponse, c'est qu'ils ne l'étaient pas ?

PARENT : La réponse est plus fine que ça. Ils étaient devenus puissants, c'est vrai. Personne avant eux n'avait pu autant. Mais ils ont confondu deux choses : pouvoir beaucoup, et être incassable. Pascal le leur aurait dit en une phrase : un roseau avec une machine reste un roseau.

ENFANT : Et ça se termine comment, cette fierté ?

PARENT : Ça ne se termine pas, ça bascule. En 1900, beaucoup de gens, en Europe, pensaient qu'une grande guerre était devenue impossible : trop de commerce entre les pays, trop de science, trop de civilisation, disaient-ils. Quatorze ans plus tard… Mais ça, c'est la prochaine saison. Le vingtième siècle arrive, et il va fissurer toutes les certitudes des hommes très forts — avec leurs propres machines.

PARENT : Voilà la phrase à garder ce soir : une force qui repose sur la fragilité des autres n'est pas une force, c'est une dette.

PARENT : Et je te laisse avec une question, pour tenir jusqu'à la prochaine saison. Nous, aujourd'hui, avec nos écrans, nos avions et nos médicaments… qu'est-ce qu'on est en train de croire ?