L'Inde : la graine de moutarde

Le prince qui sort du palais, Kisā Gotamī, Arjuna, la compassion

L'Inde ancienne

Cette saison, la conversation est portée par deux mères, avec la fille et le garçon.

Épisode 1

Le prince qui sort du palais

Le Bouddha — statue de Sarnath, Ve siècle
Le Bouddha — statue de Sarnath, Ve siècle

PARENT : Ce soir, on part en Inde. Vers cinq cents avant l'ère commune — tu te souviens du repère : environ cinq siècles avant le début du calendrier que presque toute la planète utilise.

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PARENT : Ce soir, on part en Inde. Vers cinq cents avant l'ère commune — tu te souviens du repère : environ cinq siècles avant le début du calendrier que presque toute la planète utilise. Dans le nord du pays vit un roi. À la naissance de son fils, un sage fait une prédiction : cet enfant deviendra un très grand roi, ou bien il quittera tout pour chercher la sagesse. Le roi, lui, veut un roi. Alors il prend une décision étrange : son fils ne verra jamais rien de triste.

ENFANT : Comment on cache la tristesse à quelqu'un ? Elle est partout.

PARENT : Il construit des palais magnifiques, avec des jardins immenses et des murs très hauts. Autour du prince, uniquement des gens jeunes, beaux, en bonne santé. Quand un serviteur tombe malade, on le fait sortir discrètement. Quand une fleur fane, on la coupe pendant la nuit. Le prince grandit sans avoir jamais vu un vieillard, un malade, un mort.

ENFANT : Mais c'est une prison, ça. Une prison magnifique, mais une prison.

PARENT : Tu n'es pas le premier à le penser. Le prince, lui, ne le sait pas. Il a une femme, un bébé, tout ce qu'on peut désirer. Et un jour, il demande à sortir. Son cocher le conduit en ville. Au bord de la route, il voit un homme courbé, la peau plissée, les mains qui tremblent. Le prince demande : qu'est-ce qui lui est arrivé ? Et le cocher répond : rien, il a vieilli. Ça arrive à tout le monde. À toi aussi, un jour.

ENFANT : Attends. Il ne savait pas que les gens vieillissent ? Sérieusement ?

PARENT : Il ne l'avait jamais vu. Savoir une chose qu'on ne t'a jamais montrée, c'est très difficile. Il sort une deuxième fois : il croise un malade qui gémit au bord du chemin. Une troisième fois : un mort, qu'on porte vers le feu, entouré d'une famille qui pleure. Et chaque fois, le cocher répète la même phrase : ça arrive à tout le monde. À toi aussi.

ENFANT : Et la quatrième rencontre ? Tu as dit quatre.

PARENT : La quatrième, c'est un homme qui ne possède rien. Un chercheur de sagesse, en robe simple, avec un bol pour mendier sa nourriture. Et pourtant son visage est calme. Le prince n'en revient pas : cet homme sait, pour la vieillesse, la maladie, la mort — et il est en paix. Cette nuit-là, le prince quitte le palais sans se retourner. Ce prince, on l'appelait Siddhartha. Bien plus tard, on lui donnera un autre nom : le Bouddha, celui qui s'est réveillé.

ENFANT : Réveillé, d'accord. Mais il abandonne sa femme et son bébé en pleine nuit. Moi, je trouve ça lâche.

PARENT : Tu n'as pas tort, et tu n'es pas le premier : on lui fait ce reproche depuis deux mille cinq cents ans. Lui dira plus tard qu'il partait chercher un remède pour tout le monde, sa famille comprise. Mais je te l'avoue : ce départ me dérange aussi.

PARENT : Regarde plutôt le père, une minute. Lui, qu'est-ce qu'il a raté ?

ENFANT : Il a voulu trop protéger. Et au final, son fils n'était préparé à rien. La première vieille personne qu'il croise, c'est un choc énorme.

PARENT : Exactement. Le palais a échoué. On ne peut pas construire des murs assez hauts pour arrêter la vie. La vieillesse, la maladie, la mort sont entrées quand même, par la première sortie venue. Et pendant vingt-neuf ans, personne n'a parlé vrai à ce prince.

ENFANT : Mais tu fais pareil, non ? Il y a des choses que tu ne me dis pas, pour me protéger.

PARENT : Sûrement, oui. Mais il y a deux façons de protéger. Protéger d'un danger, comme tenir la main pour traverser la rue : ça, c'est mon travail. Et cacher la vérité sur la vie : ça, l'histoire du palais montre que ça ne marche jamais. Voilà la phrase à garder ce soir : on ne protège pas les enfants en leur cachant la vie, on les protège en la traversant avec eux.

PARENT : Et je te laisse une question — un peu risquée pour moi. Est-ce qu'il y a une chose dont tu sens qu'on ne t'en parle jamais… et dont tu aimerais qu'on parle ?

Épisode 2

Dukkha, la première vérité

PARENT : Tu te souviens du prince qui a quitté son palais ? Siddhartha. On reprend son histoire là où on l'a laissée. Pendant six ans, il cherche. Il essaie tout.

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PARENT : Tu te souviens du prince qui a quitté son palais ? Siddhartha. On reprend son histoire là où on l'a laissée. Pendant six ans, il cherche. Il essaie tout. Il suit des maîtres très exigeants, il mange à peine, il devient maigre comme une branche morte. Et ça ne marche pas : se faire souffrir exprès ne rend pas plus sage. Alors il s'assoit sous un grand arbre, il respire, et il regarde la vie en face, longtemps. Quand il se relève, il a compris quelque chose. C'est là qu'on commence à l'appeler le Bouddha, l'éveillé. Sa première leçon tient en une phrase. Et cette phrase, beaucoup de gens la trouvent choquante.

ENFANT : Vas-y, dis-la.

PARENT : La vie fait mal. À tout le monde. Voilà sa première vérité.

ENFANT : Mais c'est faux ! Enfin… pas tout le temps. Hier on a ri pendant tout le dîner. La vie ne fait pas que mal.

PARENT : Il ne dit pas que la vie ne fait que mal. Écoute le mot qu'il emploie dans sa langue, c'est notre trésor de langue du jour : dukkha. À l'origine, ce mot fait penser à une roue de charrette mal fixée sur son axe. La charrette avance, le voyage continue, mais ça frotte, ça cogne, ce n'est jamais tout à fait confortable. Dukkha, c'est ça : quelque chose qui frotte dans la vie, même quand elle avance bien.

ENFANT : Et qu'est-ce qui frotte, quand tout va bien ?

PARENT : Cherche un peu. Ta glace préférée, qu'est-ce qu'elle fait, là, dans ta main ?

ENFANT : Elle fond.

PARENT : Les vacances ?

ENFANT : Elles se terminent. Et le chien va vieillir, et nous aussi… D'accord, je vois. Même les bonnes choses frottent, parce qu'elles ne restent pas, et qu'on a peur de les perdre.

PARENT : C'est exactement dukkha. La grande douleur des grands malheurs, et le petit frottement caché jusque dans les bonheurs. Maintenant, la question importante : dire ça, c'est être pessimiste ?

ENFANT : Un peu, quand même. Ça ne donne pas envie de se lever le matin.

PARENT : Moi, je le comprends autrement. Pense à un médecin. Tu arrives avec mal au ventre. Il t'examine et il dit : tu as mal, voilà pourquoi, et voilà le chemin pour aller mieux. Est-ce que ce médecin est pessimiste ?

ENFANT : Non. Il est honnête. Le pessimiste, ce serait celui qui dit : tu auras mal pour toujours, tant pis pour toi.

PARENT : Voilà. La première vérité n'est pas une plainte, c'est un diagnostic. Et le Bouddha ne s'arrête pas là : il cherche la cause du mal, et il propose un chemin pour le soigner. Un médecin pour le cœur, en quelque sorte. Mais tout commence par le diagnostic, parce qu'un mal qu'on refuse de regarder, personne ne peut le soigner.

PARENT : Et il y a autre chose, qui me touche beaucoup. Si la vie fait mal à tout le monde, alors quand tu as mal, tu n'es pas bizarre. Tu n'es pas raté. Beaucoup de gens ont honte d'avoir mal, parce qu'ils croient que les autres réussissent leur vie sans frottement. C'est faux. La roue frotte chez tout le monde, même chez ceux qui sourient sur toutes les photos.

ENFANT : Alors pourquoi tout le monde fait semblant que ça va ?

PARENT : Grande question. Garde-la précieusement pour la prochaine fois : on te racontera l'histoire d'une jeune mère et d'une graine de moutarde, qui y répond mieux que tous les discours. En attendant, la phrase à garder ce soir : la vie fait mal à tout le monde, et le savoir, ce n'est pas être triste — c'est arrêter d'avoir honte.

PARENT : Et la question ouverte : la dernière fois que tu as eu mal, dans le corps ou dans le cœur… est-ce que tu as cru, juste un moment, que tu étais le seul ?

Épisode 3

Kisā Gotamī et la graine de moutarde

PARENT : Je vais te raconter l'histoire d'une jeune femme qui a vécu en Inde, il y a très longtemps. Vers cinq cents avant l'ère commune — tu te souviens du repère : environ cinq siècles avant le début du calendrier que presque toute la planète utilise aujourd'hui.

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PARENT : Je vais te raconter l'histoire d'une jeune femme qui a vécu en Inde, il y a très longtemps. Vers cinq cents avant l'ère commune — tu te souviens du repère : environ cinq siècles avant le début du calendrier que presque toute la planète utilise aujourd'hui. Elle s'appelait Kisa Gotami.

ENFANT : Elle a vraiment existé ?

PARENT : On raconte son histoire depuis si longtemps que personne ne le sait exactement. Et au fond, ça n'a pas tant d'importance. Si on la raconte depuis deux mille cinq cents ans, partout en Asie et maintenant dans le monde entier, c'est qu'elle dit quelque chose de vrai pour tout le monde. Écoute ce qui lui arrive. Kisa Gotami a un bébé. Un petit garçon. Et un matin, le bébé meurt.

ENFANT : Attends… pourquoi tu me racontes une histoire aussi triste ?

PARENT : Parce qu'elle ne reste pas triste, tu vas voir. Kisa Gotami refuse d'y croire. Elle prend son bébé dans ses bras et elle court à travers le village, de maison en maison, en demandant un remède. Les gens baissent les yeux. Certains la croient devenue folle. Quelqu'un finit par lui dire : va voir le sage, là-bas, sous l'arbre. Lui seul peut t'aider.

ENFANT : C'est qui, ce sage ?

PARENT : Un homme qu'on appelle le Bouddha. Un jour, je te raconterai sa propre histoire, parce qu'elle aussi parle de fragilité. Kisa Gotami pose le bébé devant lui et elle dit : guéris-le. Et le sage répond : je vais t'aider. Apporte-moi juste une graine de moutarde. Une seule. Mais attention : elle doit venir d'une maison où personne n'est jamais mort.

ENFANT : Ben ça, c'est facile ! Une graine, ça se trouve partout.

PARENT : C'est exactement ce qu'elle se dit. Elle frappe à la première porte. On lui répond : des graines de moutarde, on en a plein la cuisine. Mais ici, mon père est mort l'an dernier. Elle frappe à la deuxième porte. On a perdu une sœur. À la troisième : un grand-père. Elle frappe à toutes les portes du village. Partout il y a des graines. Mais une maison où personne n'est jamais mort, ça n'existe pas.

ENFANT : Alors le sage lui a menti ! Il savait très bien qu'elle ne trouverait pas.

PARENT : Il ne lui a pas menti. Il lui a fait découvrir quelque chose qu'aucun discours n'aurait pu lui apprendre. À chaque porte, elle a rencontré des gens qui avaient perdu quelqu'un — et qui vivaient quand même. Ce qui lui arrive, ça arrive à tout le monde, depuis toujours. Elle n'est plus toute seule avec son chagrin.

ENFANT : Mais ça ne ramène pas son bébé.

PARENT : Non. Rien ne le ramène, et le sage ne prétend pas le contraire. Mais il y a deux douleurs, tu comprends. La douleur de perdre quelqu'un — celle-là, personne ne peut l'enlever, et personne n'a le droit de dire qu'elle n'est pas grave. Et puis il y a une deuxième douleur : celle de se croire seul au monde avec sa perte. Celle-là peut s'adoucir. C'est même pour ça qu'on se serre les uns contre les autres.

ENFANT : Et elle devient quoi, Kisa Gotami, après ?

PARENT : Elle retourne voir le sage. Sans graine. Et il n'a pas besoin de lui demander ce qu'elle a trouvé. Elle reste auprès de lui, elle devient une de ses élèves, et plus tard une sage à son tour. Son histoire a été conservée dans un recueil de poèmes composés par des femmes — l'un des plus anciens livres de voix de femmes de toute l'humanité.

ENFANT : Mais pourquoi le sage ne lui a pas juste dit : tout le monde meurt, ce n'est pas que toi ? Ça aurait été plus rapide.

PARENT : Parce qu'elle le savait déjà. Tout le monde le sait, que tout le monde meurt. Mais le savoir dans sa tête, ce n'est pas pareil que le découvrir avec ses pieds, de porte en porte, en regardant les gens dans les yeux. Le sage ne lui a pas donné une leçon. Il lui a donné un chemin.

PARENT : Voilà la phrase à garder ce soir : on est tous fragiles, et c'est pour ça qu'on n'est jamais tout seuls.

PARENT : Et je te laisse avec une question. La prochaine fois que tu as un gros chagrin, qu'est-ce qui te fait le plus de bien : qu'on te dise « ce n'est pas grave »… ou que quelqu'un te dise « moi aussi, ça m'est arrivé » ?

Épisode 4

Tout change tout le temps

PARENT : L'histoire de ce soir commence par une surprise. Cent cinquante ans avant l'ère commune, dans le nord de l'Inde, règne un roi… grec. Oui, grec.

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PARENT : L'histoire de ce soir commence par une surprise. Cent cinquante ans avant l'ère commune, dans le nord de l'Inde, règne un roi… grec. Oui, grec. Ses ancêtres sont arrivés avec les armées d'un conquérant venu de très loin, et leurs enfants sont restés, se sont mariés, ont fait leur vie là. Les mondes se mélangent depuis toujours. Ce roi, on l'appelle Milinda, et il adore les débats d'idées. Un jour, on lui présente un moine réputé très sage. Le roi demande : comment t'appelles-tu ? Et le moine répond : on m'appelle Nagasena. Mais ce n'est qu'un nom. Derrière ce nom, tu ne trouveras personne.

ENFANT : Comment ça, personne ? Il est là, devant le roi, en train de parler.

PARENT : C'est exactement ce que répond le roi ! Alors le moine montre le char royal et demande : ce char, c'est quoi ? Les roues, c'est le char ? Non. L'axe ? Non. La caisse, les rênes ? Non plus. Alors où est le char ? Le roi réfléchit, et il trouve : le char, c'est toutes ces pièces ensemble, tant qu'elles roulent ensemble. Le char, c'est un nom posé sur un assemblage. Et le moine sourit : moi pareil. Nagasena, c'est un nom posé sur un assemblage. Un corps, des souvenirs, des pensées, des humeurs. Et toutes ces pièces changent tout le temps.

ENFANT : Pas moi. Sur la photo de mes trois ans, c'est moi. C'est écrit derrière, avec mon prénom.

PARENT : C'est toi, oui. Mais regarde-la bien, cette petite. Elle est deux fois plus petite que toi. Elle ne sait pas lire. Elle pleure quand la lumière s'éteint. Elle ne connaît pas ton meilleur souvenir, ni ton pire. Même ton corps a presque entièrement remplacé ses cellules depuis. Qu'est-ce qui reste, exactement ?

ENFANT : Quand tu le dis comme ça… presque rien. C'est un peu angoissant, non ? Si je change tout le temps, je vais me perdre.

PARENT : Les sages de l'Inde répondent le contraire. Dans leur langue, ce changement permanent a un nom, c'est notre trésor du jour : anicca. Anicca : rien ne reste pareil. Et pour eux, c'est une bonne nouvelle. Tu te souviens de Kisa Gotami ? Le jour où son bébé meurt, son chagrin paraît éternel, gravé dans la pierre. Mais rien n'est gravé dans la pierre. Son chagrin aussi a changé. Pas disparu : changé. Si tout change, alors aucune douleur ne reste pour toujours exactement la même.

ENFANT : D'accord pour le chagrin. Mais les bonnes choses changent aussi, alors. Ça marche dans les deux sens.

PARENT : Tu as raison, et c'est honnête de le dire. C'est même pour ça qu'on a appris le mot dukkha la dernière fois : les bonnes choses passent, et ça frotte. Les sages ne promettent pas le contraire. Ils disent : arrête de t'accrocher comme si les choses pouvaient rester immobiles, parce qu'elles ne peuvent pas.

PARENT : Et il y a une deuxième bonne nouvelle, qui te concerne. Si personne n'est une statue, alors toi non plus. Celui qui se trouve nul en sport, celle qui se croit timide pour la vie : rien n'est gravé. Tu n'es pas condamné à rester celui que tu es aujourd'hui.

ENFANT : Quand même. Quand tu me regardes, tu me reconnais. Il y a bien quelque chose qui ne change pas.

PARENT : Là, je suis un peu de ton côté. Les sages de l'Inde ont débattu de cette question pendant mille ans, alors on ne va pas la trancher ce soir, tous les deux.

PARENT : On la laisse ouverte, et c'est très bien comme ça. La phrase à garder ce soir : tu n'es pas une statue, tu es une rivière — et une rivière, ça ne se casse pas, ça continue.

PARENT : Et la question ouverte, c'est la tienne : si tout change en toi, qu'est-ce qui fait que c'est toujours toi ?

Épisode 5

Arjuna qui tremble avant la bataille

Arjuna et Krishna sur le char — peinture indienne, XVIIIe-XIXe s.
Arjuna et Krishna sur le char — peinture indienne, XVIIIe-XIXe s.

PARENT : Imagine une plaine immense, au lever du jour. Deux armées face à face. Des milliers d'hommes, des chevaux, des tambours. Et au milieu, sur un char, le plus grand archer de son temps.

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PARENT : Imagine une plaine immense, au lever du jour. Deux armées face à face. Des milliers d'hommes, des chevaux, des tambours. Et au milieu, sur un char, le plus grand archer de son temps. Un guerrier que personne n'a jamais battu. Il demande à son cocher d'avancer entre les deux armées, pour voir. Et là, il regarde. En face de lui, il reconnaît des visages. Des cousins. Des oncles. Le vieux maître qui lui a appris à tirer à l'arc quand il était enfant. C'est une guerre de famille : les deux camps sont du même sang.

ENFANT : Et qu'est-ce qu'il fait ?

PARENT : Il s'effondre. Ses jambes tremblent, sa bouche devient sèche, sa peau brûle, son arc glisse de sa main. Le plus grand guerrier du monde s'assoit au fond de son char et dit : je ne me battrai pas. Ce guerrier, on l'appelle Arjuna. Son histoire est racontée dans un très long poème de l'Inde, la Bhagavad-Gita, écrit il y a plus de deux mille ans. Et le plus étonnant, c'est ce qui se passe ensuite : le temps se suspend, et son cocher se met à lui parler. Parce que ce cocher n'est pas un cocher ordinaire. C'est un dieu, Krishna, qui a pris cette apparence.

ENFANT : Et le dieu lui dit quoi ? De ne pas se battre, j'espère.

PARENT : Justement, non. Il lui dit de se relever et de faire son devoir de guerrier. De se battre, mais sans haine, sans chercher la victoire pour lui-même.

ENFANT : Quoi ? Mais c'est horrible. Un dieu qui pousse à la guerre contre sa propre famille ?

PARENT : Je vais te dire la vérité : ce passage me gêne aussi.

PARENT : Et des gens très sages se disputent sur ce poème depuis des siècles. Certains le lisent comme tu le lis. D'autres disent que la vraie bataille du poème est à l'intérieur de nous, contre nos propres peurs. Tu sais qui en a fait son livre de chevet ? Gandhi. L'homme qui a libéré l'Inde sans armée, sans tirer un coup de feu. Le plus célèbre des non-violents adorait ce poème de bataille. C'est dire qu'il ne se lit pas au premier degré.

ENFANT : D'accord, mais alors pourquoi tu me le racontes, si même toi, tu n'es pas d'accord dessus ?

PARENT : À cause du début. Pour notre voyage, le plus important n'est pas la réponse du dieu, c'est la scène d'ouverture. Un poème sacré, appris par cœur par des millions de gens, et qui commence par quoi ? Par le plus fort des hommes en train de trembler. Le poème ne se moque pas de lui. Il ne dit pas : quelle honte, un guerrier qui pleure. Il décrit son tremblement avec respect, presque avec tendresse, détail par détail. Et toute la sagesse du livre sort de ce moment de faiblesse. Sans l'effondrement d'Arjuna, pas de poème.

ENFANT : Donc trembler, ce n'était pas une erreur. C'était le début de quelque chose.

PARENT : Voilà. Et demande-toi pourquoi il tremble. Pas parce qu'il a peur de mourir : il n'a jamais eu peur de mourir. Il tremble parce qu'il voit. Il voit que les ennemis sont des visages, des gens qu'il aime. Son tremblement, c'est son cœur qui comprend avant sa tête. Quelqu'un qui ne tremblerait pas à sa place ne serait pas plus courageux. Il serait plus aveugle.

ENFANT : Alors quand je tremble avant un truc important, je ne suis pas un lâche ?

PARENT : Tu es en bonne compagnie : tu trembles comme le plus grand archer de l'Inde. La lâcheté, ce n'est pas trembler. C'est refuser de regarder ce qui te fait trembler. Voilà la phrase à garder ce soir : trembler, ce n'est pas être lâche — c'est ton cœur qui voit clair avant toi.

PARENT : Et la question ouverte : la prochaine fois que tu trembles, au lieu d'avoir honte, est-ce que tu sauras te demander ce que ton tremblement essaie de te dire ?

Épisode 6

Ahimsa, ne blesser aucun être vivant

PARENT : Imagine un voyageur sur une route de l'Inde, à l'époque du Bouddha, vers cinq cents avant l'ère commune. Il marche pieds nus, lentement. Devant chaque pas, il balaie doucement le sol avec un petit balai de plumes.

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PARENT : Imagine un voyageur sur une route de l'Inde, à l'époque du Bouddha, vers cinq cents avant l'ère commune. Il marche pieds nus, lentement. Devant chaque pas, il balaie doucement le sol avec un petit balai de plumes. Un tissu couvre sa bouche. Et avant de boire, il filtre son eau à travers un linge fin.

ENFANT : Il a peur des microbes ?

PARENT : C'est le contraire. Ce ne sont pas les petites bêtes qui le menacent. C'est lui qui ne veut pas les menacer. Il balaie pour ne pas écraser une fourmi. Il couvre sa bouche et filtre son eau pour ne pas avaler un moucheron sans le voir. Cet homme suit l'enseignement d'un sage qu'on appelait Mahavira, le grand héros. Et ses disciples, on les appelle les jaïns. Il en existe encore aujourd'hui, des millions, surtout en Inde.

ENFANT : Le grand héros ? C'est un drôle de nom pour quelqu'un qui balaie devant ses pieds.

PARENT : C'est tout le renversement. Dans presque toutes les histoires, le héros est celui qui sait tuer : le guerrier, le chasseur. Mahavira est un héros parce qu'il ne tue pas. Son combat, c'est de traverser la vie en blessant le moins possible. Et ce principe a un nom, c'est notre trésor de langue du jour : ahimsa. Ça veut dire : ne pas blesser. Ne faire violence à aucun être vivant.

ENFANT : Aucun ? Même les moustiques ? Même celui qui est en train de te piquer ?

PARENT : Même lui, pour les plus stricts. Et avant de trouver ça ridicule, écoute la question qu'ils posent, parce que c'est une des grandes questions de tout notre voyage. Depuis le début, on se demande : qui peut avoir mal ? Et jusqu'ici, on a surtout répondu : les humains. Les jaïns sont parmi les premiers à dire clairement : la question ne s'arrête pas aux humains. Regarde un insecte quand ta main s'approche. Il fuit. Il se débat. Il essaie de vivre. Quelque chose en lui ne veut pas être détruit. Pour les jaïns, ça suffit : ce qui peut être blessé mérite qu'on fasse attention.

ENFANT : Mais c'est impossible, leur truc. On marche sur des fourmis sans les voir. On mange des plantes, et les plantes sont vivantes aussi. Si on pousse leur idée jusqu'au bout, on ne peut plus rien faire du tout.

PARENT : Très bonne objection, et les jaïns se la sont posée avant toi. Leur réponse : la perfection est impossible, et ils le savent. Vivre, c'est forcément déranger d'autres vivants. Ahimsa n'est pas un examen qu'on réussit ou qu'on rate. C'est une direction. Entre blesser sans y penser et blesser le moins possible, il y a toute la place d'une vie.

PARENT : Moi, je t'avoue que le balai et le filtre, ça me semble beaucoup. Je ne vivrai jamais comme ça. Et sans doute toi non plus. Mais ce n'est pas le balai qui compte, c'est le regard. Quelqu'un qui balaie devant ses pas ne peut plus jamais dire : ce n'est qu'un insecte. Et ce regard a voyagé loin. Deux mille quatre cents ans plus tard, un homme né dans une région pleine de jaïns reprend le mot ahimsa et en fait une arme pour libérer son pays sans verser le sang. Cet homme, c'était Gandhi. Une idée née d'un balai de plumes a fini par faire plier un empire.

ENFANT : Donc faire attention aux fourmis, ça peut changer l'histoire du monde. Tu te rends compte que c'est bizarre, quand même.

PARENT : Magnifiquement bizarre. Voilà la phrase à garder ce soir : avant de demander à quoi sert un être vivant, demande-toi s'il peut avoir mal.

PARENT : Et la question ouverte : toi, jusqu'où va ta douceur ? Le chien, d'accord. La fourmi ? L'araignée dans la salle de bains ? Le ver de terre sur le trottoir après la pluie ? Où passe ta frontière — et pourquoi là ?

Épisode 7

Karuna, la compassion

PARENT : Pour finir notre voyage en Inde, une image toute simple. Tu marches pieds nus, et ton pied se pose sur une épine. Qu'est-ce qui se passe ?

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PARENT : Pour finir notre voyage en Inde, une image toute simple. Tu marches pieds nus, et ton pied se pose sur une épine. Qu'est-ce qui se passe ?

ENFANT : Aïe. Ma main l'enlève.

PARENT : Voilà. Ta main l'enlève. Est-ce qu'elle hésite ? Est-ce qu'elle dit : ce n'est pas mon problème, c'est le pied qui a mal, il n'avait qu'à regarder où il marchait ?

ENFANT : Non, évidemment. La main et le pied, c'est le même corps.

PARENT : Garde cette image. Vers sept cents après l'ère commune, en Inde, vit un moine dans une université immense, des milliers d'étudiants venus de toute l'Asie. Ses camarades le trouvent paresseux. Ils l'ont même surnommé : celui qui ne fait que manger et dormir. Un jour, pour se moquer, ils lui demandent de réciter un texte devant tout le monde, certains qu'il va se ridiculiser. Il monte sur l'estrade, et il récite un poème que personne n'a jamais entendu. Le sien. Un des plus beaux textes de toute l'Inde. Ce moine, on l'appelait Shantideva. Et dans son poème, il pose exactement ta question : pourquoi ma main soulage mon pied sans hésiter ? Et pourquoi je n'aide pas les autres avec la même évidence ? Puisque tous, nous voulons éviter d'avoir mal, pourquoi je traite ma douleur comme une urgence et la tienne comme un détail ?

ENFANT : Parce que la sienne, il la sent. Pas celle des autres.

PARENT : C'est vrai. Et pourtant il existe quelque chose qui ressemble à sentir la douleur des autres. Les sages de l'Inde lui ont donné un nom, c'est notre trésor du jour, le dernier de la saison : karuna. Avoir mal du mal des autres. Pas le regarder de loin : en être touché, et bouger à cause de ça.

ENFANT : Ce n'est pas juste de la pitié ?

PARENT : Non, et la différence compte. La pitié regarde de haut : mon pauvre, quelle misère. Karuna se met à côté, à la même hauteur. Tu te souviens de Kisa Gotami, de porte en porte avec son bébé mort ? Les gens qui lui ont fait du bien ne sont pas ceux qui l'ont plainte. Ce sont ceux qui ont dit : moi aussi, j'ai perdu quelqu'un. Ça, c'est karuna.

ENFANT : Mais si j'ai mal du mal de tout le monde, je vais passer ma vie à pleurer. Il y a trop de malheur, on ne peut pas tout porter.

PARENT : Très juste, et Shantideva répond. Quand ton pied a mal, ta main ne se met pas à pleurer à côté de lui. Elle enlève l'épine. Karuna n'est pas se noyer avec celui qui se noie : c'est la force qui te fait tendre la main. Avoir mal du mal des autres, ce n'est pas une tristesse en plus. C'est une main en plus.

PARENT : Et avant de quitter l'Inde, regardons le chemin. Un prince découvre qu'aucun mur ne protège de la vie. Dukkha : la vie fait mal à tout le monde, et le dire est un diagnostic, pas une plainte. Kisa Gotami découvre qu'elle n'est pas seule. Tout change, même les chagrins. Le plus grand guerrier a le droit de trembler. Et la douceur s'étend jusqu'au plus petit insecte.

PARENT : Une dernière chose, qui me tient au cœur. Cette histoire n'est pas qu'une affaire de princes et de moines. En Inde, des femmes ont chanté tout cela. Akka Mahadevi, il y a presque mille ans, puis Mirabai, une princesse qui a quitté son palais à elle : elles ont mis leur chagrin, leur amour, leur fragilité en chansons — et on chante encore leurs chansons aujourd'hui, dans les rues et les maisons. Elles n'ont pas caché leurs blessures. Elles en ont fait de la musique.

ENFANT : Alors montrer sa fragilité, ça peut devenir une force ? C'est un peu la leçon de toute la saison, non ?

PARENT : Tu viens de la dire mieux que moi. La phrase à garder ce soir : avoir mal du mal des autres, ce n'est pas une faiblesse en plus, c'est une main en plus.

PARENT : Et la question ouverte, pour la route : la prochaine fois que quelqu'un a mal à côté de toi, qu'est-ce que ta main sait faire ? La prochaine fois, on reprend le voyage : direction la Chine, où l'on raconte que l'eau est plus forte que la pierre.