Les pensées sans livres
PARENT : Ce soir, on commence un nouveau voyage. Toute cette saison, on va raconter des histoires que l'école ne raconte presque jamais. Et la première commence par une phrase.
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PARENT : Ce soir, on commence un nouveau voyage. Toute cette saison, on va raconter des histoires que l'école ne raconte presque jamais. Et la première commence par une phrase. Un jour, devant les représentants de presque tous les pays du monde, un homme venu du Mali, en Afrique de l'Ouest, se lève et dit : chez nous, quand un vieillard meurt, c'est une bibliothèque qui brûle.
ENFANT : Une bibliothèque ? Un vieil homme, ce n'est pas des livres.
PARENT : C'est toute la question. Dans son pays, et dans beaucoup de pays d'Afrique de l'Ouest, il existe des gens dont le métier est de garder la mémoire de tout un peuple. Pas sur du papier. Dans leur tête. On les appelle des griots. C'est le mot à retenir ce soir. Un griot apprend par cœur l'histoire des familles, les chants, les batailles, les jugements, les proverbes. Et il transmet tout ça de bouche à oreille, de génération en génération, depuis des siècles.
ENFANT : Des siècles entiers, par cœur ? Ce n'est pas possible.
PARENT : Si. Un griot commence enfant, comme toi tu commences l'école. Il apprend pendant des années auprès de maîtres. Il connaît des milliers de vers. Et il n'est pas seul : quand il récite devant tout le monde, les anciens écoutent. Si un nom manque, si une date glisse, quelqu'un corrige. La mémoire est gardée à plusieurs, comme un feu qu'on entretient.
ENFANT : Mais si rien n'est écrit, comment on sait que c'est vrai ? Un livre, au moins, ça ne change pas.
PARENT : Bonne objection. Mais retourne-la. Un livre, qui l'a écrit ? Est-ce qu'il disait la vérité ? Est-ce qu'on l'a recopié sans erreur pendant mille ans ? L'écriture aussi peut se tromper, mentir, brûler. Des bibliothèques entières ont disparu dans des incendies. Aucune mémoire n'est incassable, ni celle des têtes ni celle du papier. Chacune a besoin de gardiens.
ENFANT : Pourtant, à l'école, on nous dit que la philosophie commence en Grèce. Avec des livres, justement.
PARENT : On vous dit ça, oui. Et voilà ce qu'on vous dit moins : le plus célèbre des sages grecs, Socrate, n'a jamais écrit une seule ligne. Il parlait, il questionnait, dans la rue. Tout ce qu'on sait de lui, ce sont ses élèves qui l'ont noté. Si penser sans écrire ne comptait pas, alors Socrate ne compterait pas.
ENFANT : Alors pourquoi on apprend que ça commence avec les livres ?
PARENT : Parce que pendant longtemps, ceux qui fabriquaient les écoles étaient des gens de livres. Ils ont cherché la pensée là où ils savaient chercher : dans les pages. Une pensée qui se chante, qui se raconte le soir, qui passe de la voix d'un ancien à l'oreille d'un enfant, ils ne la voyaient pas. Pas parce qu'elle n'existait pas. Parce qu'ils ne savaient pas la regarder.
ENFANT : Et l'homme du début, celui de la bibliothèque qui brûle, c'était qui ?
PARENT : Il s'appelait Amadou Hampâté Bâ. Un écrivain et un sage du Mali. Il a passé sa vie à recueillir ce que les anciens savaient, justement parce qu'une mémoire portée par des personnes est fragile. Elle vit dans des corps qui vieillissent. Si une génération ne la reprend pas, elle s'éteint.
ENFANT : Donc c'est ça, le rapport avec la fragilité.
PARENT : Exactement. Une pensée sans livre est confiée à des vivants. Elle est vulnérable comme eux. Et c'est pour ça qu'on l'entoure de tant de soin : des années d'apprentissage, des gardiens, des veillées entières pour la redire. Ce n'est pas une pensée de seconde classe. C'est une pensée qu'on porte à bras, comme on porte un enfant.
ENFANT : Mais ils gardaient quoi, comme idées, ces griots ?
PARENT : Des questions que tu reconnaîtrais tout de suite. Comment juger une dispute sans injustice ? Qu'est-ce qu'un bon chef ? Qu'est-ce qu'on doit aux morts, aux étrangers, aux plus faibles ? Toute la saison, on va écouter des pensées qui ont voyagé sans papier. Et tu verras : elles n'ont rien à envier à personne.
PARENT : La phrase à garder, ce soir : une pensée n'a pas besoin d'être écrite pour être grande ; elle a besoin d'être transmise.
PARENT : Et la question qu'on te laisse : toi, qu'est-ce que tu sais d'important qui n'est écrit nulle part — et à qui vas-tu le transmettre ?
Ubuntu : « je suis parce que nous sommes »
PARENT : Ce soir, l'histoire se passe en Afrique du Sud, tout au sud du continent africain, il n'y a pas si longtemps. Pendant presque cinquante ans, ce pays a vécu sous des lois qui triaient les gens selon la couleur de leur peau.
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PARENT : Ce soir, l'histoire se passe en Afrique du Sud, tout au sud du continent africain, il n'y a pas si longtemps. Pendant presque cinquante ans, ce pays a vécu sous des lois qui triaient les gens selon la couleur de leur peau. Des écoles séparées, des quartiers séparés, des bancs séparés. Les uns avaient le droit de voter, les autres non. Ce système avait un nom qui veut dire séparation : l'apartheid.
ENFANT : Et les gens ont accepté ça ?
PARENT : Beaucoup se sont battus contre, pendant des dizaines d'années. Certains y ont laissé leur vie. D'autres ont passé la moitié de la leur en prison, comme un homme nommé Nelson Mandela : vingt-sept ans derrière les barreaux. Et puis le système est tombé. En 1994, tout le monde vote pour la première fois, et Mandela devient président. Mais alors une question immense se pose. Que faire de tous ceux qui ont fait du mal pendant toutes ces années ?
ENFANT : Les punir. Évidemment.
PARENT : C'est ce que beaucoup pensaient. Le pays a choisi autre chose. Il a créé un tribunal pas comme les autres, dirigé par un vieil homme d'église qui riait souvent, Desmond Tutu. Devant ce tribunal, ceux qui avaient torturé ou tué venaient raconter, en face des familles, exactement ce qu'ils avaient fait. Et s'ils disaient toute la vérité, sans rien cacher, la loi pouvait leur pardonner.
ENFANT : Quoi ? Tu tues quelqu'un, tu le racontes, et tu rentres chez toi ? C'est injuste.
PARENT : Des milliers de Sud-Africains ont eu ta colère, et on peut les comprendre. Pour certaines familles, ça restait une blessure de plus. Il ne faut pas raconter cette histoire comme un conte de fées.
PARENT : Moi, je vais être honnête avec toi : je ne suis pas sûre que j'aurais été capable de pardonner. Mais je veux comprendre pourquoi Tutu y croyait. Quand on lui demandait, il répondait par un mot de sa langue. C'est le mot du soir : ubuntu. Dans les langues zouloue et xhosa, on dit umuntu ngumuntu ngabantu — une personne est une personne à travers les autres personnes. Ubuntu, c'est ça : je suis parce que nous sommes.
ENFANT : Je ne comprends pas. Moi, je suis moi. Je n'ai besoin de personne pour être moi.
PARENT : Tu crois ? Réfléchis. Ta langue, qui te l'a apprise ? Ton prénom, qui te l'a donné ? Ta façon de rire, tes idées, même ta manière de dire « je suis moi » — tout ça t'est venu par d'autres. Un bébé laissé tout seul n'apprend ni à parler ni à penser. Personne ne devient quelqu'un tout seul. Nous sommes tissés les uns avec les autres, comme les fils d'un même tissu.
ENFANT : Et quel rapport avec le pardon ?
PARENT : Si je suis fait des autres, alors quand je t'écrase, je m'abîme aussi. Celui qui torture détruit quelque chose en lui. Tutu disait que la vengeance, c'est continuer à découdre le tissu. Son pays était une famille déchirée ; il fallait recoudre, pas déchirer encore.
ENFANT : Mais alors on oublie tout ? On fait comme si rien ne s'était passé ?
PARENT : Surtout pas, et c'est le cœur de l'affaire. Le pardon sans vérité serait un mensonge. C'est pour ça que la vérité devait être dite à voix haute, en public, et gardée dans les archives pour toujours. Les bourreaux ont dû regarder les familles dans les yeux et dire : voilà ce que j'ai fait. Reconnaître le mal, c'est la condition de tout le reste.
ENFANT : Et ça a marché ?
PARENT : En partie. Le pays ne s'est pas vengé dans le sang, et le monde entier est venu regarder comment il faisait. Mais l'injustice n'a pas disparu : aujourd'hui encore, la pauvreté y est répartie de façon très inégale. Ubuntu n'est pas une baguette magique. C'est une boussole.
PARENT : La phrase à garder, ce soir, c'est le mot lui-même : je suis parce que nous sommes.
PARENT : Et la question qu'on te laisse : essaie de compter les personnes sans qui tu ne serais pas toi. Tu t'arrêtes où ?
Kandiaronk : le chef qui trouvait les Européens étranges
PARENT : Ce soir, on va au Canada, du côté des grands lacs, vers 1700 après l'ère commune. À Montréal, le gouverneur français donne des dîners. Et il y a un invité que tout le monde s'arrache.
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PARENT : Ce soir, on va au Canada, du côté des grands lacs, vers 1700 après l'ère commune. À Montréal, le gouverneur français donne des dîners. Et il y a un invité que tout le monde s'arrache. Quand cet homme parle, les officiers se taisent pour l'écouter, parce que personne, disent-ils, ne raisonne mieux que lui. Ce n'est pas un Français. C'est un chef du peuple wendat, une des nations qui vivent sur ces terres depuis des milliers d'années.
ENFANT : Et il leur raconte quoi, pour qu'ils se taisent comme ça ?
PARENT : Il leur dit ce qu'il voit. Et ce qu'il voit chez eux l'étonne beaucoup. Il dit : chez vous, un homme peut donner des ordres à des milliers d'autres, et tous obéissent. Chez vous, des petits bouts de métal qu'on appelle de l'argent décident qui mange et qui ne mange pas. Dans vos rues, des gens mendient pendant que d'autres jettent de la nourriture. Et avec tout ça, vous nous appelez des sauvages.
ENFANT : Il n'avait pas tort.
PARENT : Non. Chez lui, il n'y a pas d'argent. Personne ne meurt de faim tant que quelqu'un a de quoi manger, parce qu'on partage. Et un chef ne commande pas : il convainc. S'il parle mal, on ne le suit pas, c'est tout. Attention, son monde n'était pas un paradis : il y avait des guerres, des prisonniers, des duretés. Mais lui regardait le monde des Français et trouvait étrange qu'on puisse appeler ça la civilisation.
ENFANT : Et il s'appelait comment, ce chef ?
PARENT : Kandiaronk. Les Français eux-mêmes disaient qu'il était l'homme le plus brillant qu'ils aient rencontré sur ce continent. Et voilà où l'histoire devient encore plus intéressante. Un voyageur français qui l'avait bien connu, le baron de Lahontan, rentre en Europe et publie un livre, en 1703 : des dialogues entre un Européen et un sage d'Amérique qui démonte une à une les certitudes des Européens. Ce sage du livre, c'est Kandiaronk, à peine déguisé.
ENFANT : Attends. Si c'est le baron qui a écrit le livre, comment on sait que ce sont les idées de Kandiaronk, et pas celles du baron ?
PARENT : Excellente question, et les historiens se la posent encore. Le baron a sûrement arrangé les phrases. Mais des témoins, des missionnaires, des officiers, racontent que Kandiaronk disait exactement ce genre de choses dans les vrais conseils, devant tout le monde. Et puis remarque une chose : quand un Européen écrit un livre d'idées, personne ne demande de preuves. Quand les idées viennent d'un chef wendat, tout à coup on doute. Ce réflexe-là aussi, il faut le regarder en face.
ENFANT : Et le livre, il est devenu quoi ?
PARENT : Un succès dans toute l'Europe. On l'a lu, traduit, imité. Et quelques dizaines d'années plus tard, des penseurs européens se mettent à écrire que les rois ne sont pas sacrés, que les inégalités ne sont pas naturelles, que tout doit être examiné par la raison. On appelle ce moment les Lumières. Certains historiens pensent que la critique venue d'Amérique, celle de Kandiaronk et d'autres, a aidé à allumer ces idées-là. D'autres disent qu'on exagère. Mais la question est posée, et elle change tout.
ENFANT : Pourquoi elle change tout ?
PARENT : Parce qu'à l'école, on raconte souvent que les idées voyagent dans un seul sens : de l'Europe vers le reste du monde. Cette histoire-là dit l'inverse. Les Européens ont traversé l'océan en croyant apporter la pensée. Et sur l'autre rive, quelqu'un les observait, les écoutait, les jugeait — et pensait au moins aussi bien qu'eux. Kandiaronk n'est pas un détail pittoresque dans l'histoire des explorateurs. C'est un auteur. Un philosophe sans livre, comme ceux de notre premier épisode.
ENFANT : Ça a dû leur faire bizarre, d'être observés, eux.
PARENT : Sûrement. Et c'est très sain. Celui qui n'est jamais regardé par d'autres finit par croire que sa façon de vivre est la seule possible. Le regard de l'autre rive est un cadeau : il rend visible ce qu'on ne voyait plus.
PARENT : La phrase à garder, ce soir : quand tu crois observer quelqu'un, souviens-toi qu'il t'observe aussi — et qu'il pense.
PARENT : Et la question qu'on te laisse : si un visiteur venu de très loin regardait ta vie de tous les jours, qu'est-ce qu'il trouverait étrange ?
Valladolid : le procès pour décider qui est pleinement humain
PARENT : L'histoire de ce soir est dure, on te prévient. Elle se passe en 1550, dans une ville d'Espagne qui s'appelle Valladolid. L'empereur, l'homme le plus puissant d'Europe, vient de donner un ordre étonnant : on arrête les conquêtes de l'autre côté de l'océan tant qu'une question n'est pas tranchée.
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PARENT : L'histoire de ce soir est dure, on te prévient. Elle se passe en 1550, dans une ville d'Espagne qui s'appelle Valladolid. L'empereur, l'homme le plus puissant d'Europe, vient de donner un ordre étonnant : on arrête les conquêtes de l'autre côté de l'océan tant qu'une question n'est pas tranchée. Et il réunit des juges pour écouter deux hommes débattre.
ENFANT : Débattre de quoi ?
PARENT : De ceci : a-t-on le droit de faire la guerre aux habitants des Amériques pour les soumettre ? Et derrière cette question, il y en a une autre, encore plus vertigineuse : ces hommes et ces femmes sont-ils des êtres humains à part entière, exactement comme les autres ?
ENFANT : Mais… comment on peut même poser cette question ? Bien sûr que ce sont des êtres humains.
PARENT : Garde ta stupeur, elle est précieuse. Pour comprendre, il faut dire ce qui s'est passé avant. Soixante ans plus tôt, des bateaux européens arrivent aux Amériques. Et ce qui suit, il faut le nommer sans adoucir : on prend les terres, on force les gens à travailler, des peuples entiers meurent, par les armes, par les mauvais traitements, par les maladies apportées. Ça porte un nom, et c'est le mot difficile de ce soir : la colonisation. Coloniser, c'est prendre par la force le pays des autres et décider à leur place de leur vie.
ENFANT : Et les deux hommes du procès, ils disaient quoi ?
PARENT : Le premier s'appelle Sepúlveda. C'est un grand savant, qui lit le grec et le latin. Il n'a jamais traversé l'océan, jamais rencontré ceux dont il parle. Et il soutient, avec des livres à l'appui, que certains peuples sont nés pour obéir, comme d'autres sont nés pour commander. Donc que la guerre contre eux est juste.
ENFANT : Il dit ça dans un tribunal ? Et personne ne le fait taire ?
PARENT : Non, parce qu'en face, quelqu'un lui répond. Le second homme s'appelle Bartolomé de Las Casas. Lui, il a passé sa vie là-bas. Il a vu les massacres de ses propres yeux. Il a d'abord profité du système, puis quelque chose s'est retourné en lui, et il a tout consacré à le combattre. Devant les juges, il dit une phrase qu'on peut retenir mot pour mot : toutes les nations du monde sont des hommes. Toutes. Sans exception, sans degré, sans moitié.
ENFANT : Et qui a gagné ?
PARENT : Personne, officiellement. Les juges ne rendront jamais de verdict clair. Et il faut être honnête : la colonisation a continué, les morts ont continué. Si on cherche une fin heureuse, il n'y en a pas.
ENFANT : Alors à quoi ça a servi ?
PARENT : À quelque chose quand même. C'est peut-être la première fois qu'un empire s'arrête, en plein milieu de sa conquête, pour se demander publiquement s'il a le droit de faire ce qu'il fait. Le doute est entré dans l'histoire par cette porte. Et les arguments de Las Casas ont servi, pendant des siècles, à tous ceux qui se sont battus contre l'esclavage et les conquêtes.
ENFANT : Quand même, je reviens à la question du début. Comment des gens ont pu se demander sérieusement si d'autres gens étaient humains ?
PARENT : Voilà la vraie leçon. Regarde l'ordre des choses : d'abord on a pris les terres et le travail des gens, ensuite on a posé la question de leur humanité. Pas l'inverse. Quand on profite d'une injustice, on se fabrique des raisons pour dormir tranquille. La question de Valladolid n'est pas née de la curiosité. Elle est née du besoin de justifier un crime déjà commis.
ENFANT : Et Las Casas, alors, c'était un héros sans tache ?
PARENT : Non, et il faut le dire aussi. À un moment, pour soulager les peuples des Amériques, il a proposé qu'on fasse venir des esclaves d'Afrique à leur place. Il a compris plus tard l'horreur de cette idée, et il l'a regrettée par écrit jusqu'à la fin de sa vie. Même ceux qui défendent les fragiles ont des angles morts. Ça ne les excuse pas. Ça nous oblige, nous tous, à rester vigilants, y compris sur nous-mêmes.
PARENT : La phrase à garder, ce soir : l'humanité d'une personne ne se met jamais au débat.
PARENT : Et la question qu'on te laisse : aujourd'hui encore, il y a des gens qui doivent prouver qu'ils comptent. Tu vois qui ?
Mono no aware : la beauté des choses qui passent
PARENT : Ce soir, on part au Japon. Chaque année, au tout début du printemps, il se passe quelque chose d'étrange dans le pays entier. Les cerisiers fleurissent.
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PARENT : Ce soir, on part au Japon. Chaque année, au tout début du printemps, il se passe quelque chose d'étrange dans le pays entier. Les cerisiers fleurissent. Et des millions de personnes sortent de chez elles pour aller s'asseoir sous les arbres. Des familles, des collègues de bureau, des amoureux, des grands-parents. On mange, on parle, on regarde les fleurs. On fait ça là-bas depuis plus de mille ans.
ENFANT : Tout ça pour des fleurs ? Elles durent combien de temps ?
PARENT : Une semaine. Parfois moins. Il suffit d'une nuit de pluie ou d'un coup de vent, et tous les pétales tombent d'un coup, comme une neige rose. Et voilà le plus étrange : c'est exactement pour ça qu'on vient les voir.
ENFANT : Mais c'est absurde. S'ils aiment tant les fleurs, ils n'ont qu'à planter des espèces qui tiennent des mois. Ça existe.
PARENT : Ils pourraient. Mais réfléchis : si les cerisiers fleurissaient toute l'année, est-ce que des millions de gens lâcheraient tout pour venir s'asseoir dessous ? Non. On se dirait : j'irai plus tard. C'est parce que c'est court qu'on y va maintenant. La fleur dit : c'est cette semaine ou jamais.
ENFANT : Moi, quand quelque chose que j'aime se termine, je suis triste. Pas émerveillé.
PARENT : Et tu as raison d'être triste. Mais est-ce que tu as déjà senti les deux en même temps ? Le dernier soir des vacances, quand le soleil descend et que tu sais que demain c'est fini. Ce n'est pas du pur chagrin. C'est plus doux, plus mélangé. Cette émotion-là, au Japon, on lui a donné un nom, et c'est le trésor du soir : mono no aware. L'émotion douce qui te serre le cœur devant ce qui passe.
PARENT : Et la personne qui a su la décrire mieux que quiconque vivait il y a environ mille ans, à la cour de l'empereur du Japon. Une femme. Elle s'appelait Murasaki Shikibu. Elle a écrit un livre immense, le Dit du Genji, que beaucoup, partout sur la planète, considèrent comme le premier grand roman du monde.
ENFANT : Le premier grand roman du monde a été écrit par une femme ?
PARENT : Oui. Et écoute le détail. À cette époque, au Japon, l'écriture savante, c'était le chinois, et elle était réservée aux hommes. Les femmes, elles, écrivaient dans la langue de tous les jours, celle qu'on parlait à la maison. On trouvait ça moins prestigieux. Et c'est dans cette langue-là, celle qu'on leur laissait, que Murasaki a écrit son chef-d'œuvre.
ENFANT : Et pourquoi on ne nous l'a jamais dit, à l'école ?
PARENT : Garde précieusement cette question. C'est celle du dernier épisode de la saison, on te le promet.
ENFANT : Et il raconte quoi, ce roman ?
PARENT : La vie d'un prince, ses amours, les fêtes, les saisons, les chagrins. Mais à travers chaque page, il dit une seule chose : tout passe. Les fleurs, la jeunesse, la beauté, les gens qu'on aime. Et Murasaki ne dit jamais : c'est affreux. Elle ne dit jamais non plus : ce n'est pas grave. Elle dit : regarde mieux, justement parce que ça passe.
ENFANT : Mais alors, si tout passe, à quoi bon s'attacher ? Autant ne rien aimer. Comme ça, on n'est jamais triste.
PARENT : Des sages ont essayé ça, tu te souviens ? Ceux qui voulaient devenir incassables, qui s'entraînaient à ne tenir à rien. Murasaki propose exactement l'inverse. Pense à un soir où ta grand-mère raconte une histoire que tu connais déjà par cœur. Tu sais que ces soirs-là ne dureront pas toujours. Est-ce que ça les abîme ? Non. Ça les allume.
ENFANT : Donc ici, la fragilité n'est pas un problème à régler.
PARENT : Voilà. Depuis le début de la série, on te dit : être vulnérable, c'est pouvoir être blessé, et personne n'y échappe. Ce soir, le Japon ajoute : cette fragilité n'est pas seulement une faiblesse à supporter. C'est elle qui rend les choses précieuses. La fleur est bouleversante parce qu'elle tombe. Le soir d'été est doux parce qu'il finit.
PARENT : La phrase à garder, ce soir : si rien ne passait, rien ne serait précieux.
PARENT : Et la question qu'on te laisse : pense à un moment que tu aimes très fort. Si on te promettait qu'il se répéterait tous les jours, pour toujours, exactement pareil — est-ce que tu l'aimerais encore autant ?
La terre comme parente
PARENT : Ce soir, on commence par une nouvelle de journal. Une vraie. En 2017, en Nouvelle-Zélande, des îles de l'océan Pacifique, le parlement vote une loi étonnante : un fleuve devient une personne.
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PARENT : Ce soir, on commence par une nouvelle de journal. Une vraie. En 2017, en Nouvelle-Zélande, des îles de l'océan Pacifique, le parlement vote une loi étonnante : un fleuve devient une personne. Le fleuve Whanganui. Il a désormais des droits, comme toi et moi, et deux gardiens parlent en son nom : l'un choisi par le peuple maori, l'autre par le gouvernement.
ENFANT : Une personne ? Mais un fleuve, ça ne pense pas, ça ne parle pas. C'est de l'eau qui coule.
PARENT : Beaucoup ont dit ça. Mais dans nos lois, une entreprise aussi est une personne. Une banque ne pense pas, et pourtant elle peut posséder des choses et aller au tribunal. Si la loi fait d'une entreprise une personne pour gagner de l'argent, pourquoi pas d'un fleuve pour le protéger ?
ENFANT : D'accord, mais d'où vient cette idée ? Ce n'est pas un juge qui s'est réveillé un matin avec ça.
PARENT : Non. Derrière la loi, il y a une pensée très ancienne. Le long de ce fleuve vivent des familles du peuple maori, depuis des siècles. Pour elles, le fleuve n'est pas une chose qu'on possède. C'est un parent. Un ancêtre. Dans leur langue, ça se dit — et c'est le trésor du soir : ko au te awa, ko te awa ko au. Je suis le fleuve, et le fleuve est moi.
ENFANT : Belle image. Mais ça reste une image. Personne n'est vraiment un fleuve.
PARENT : L'homme qui a mené les négociations pour son peuple, Gerrard Albert, t'a répondu d'avance : nous considérons le fleuve comme un ancêtre, depuis toujours. Et ce n'est pas qu'une image. L'eau qu'on boit, la nourriture, les histoires des familles : tout vient de lui. Quand le fleuve est malade, les gens du fleuve tombent malades.
ENFANT : Mais alors pourquoi il a fallu une loi, si c'est leur fleuve depuis des siècles ?
PARENT : Parce que des colons venus d'Europe se sont installés — tu te souviens du mot coloniser, depuis le procès de Valladolid. On a pris les terres, dragué le fleuve, vendu son gravier, déversé des eaux sales. Pour les nouveaux venus, c'était une ressource. Une chose. Le peuple du fleuve a réclamé justice devant les tribunaux, et il a tenu cent quarante ans. Une des plus longues batailles judiciaires de l'histoire du pays.
ENFANT : Cent quarante ans ? Mais ceux qui ont commencé sont morts bien avant la fin.
PARENT : Oui. Quatre ou cinq générations se sont passé la demande, comme les griots se passaient la mémoire — tu te souviens du premier épisode. Personne n'a vu le début et la victoire. Et personne n'a lâché.
ENFANT : Et concrètement, ça change quoi, que le fleuve soit une personne ?
PARENT : Beaucoup. Abîmer une chose, c'est un dégât : on paie une amende. Blesser une personne, c'est une faute : elle peut se défendre, la loi est de son côté. Et ça change les têtes. Souviens-toi de la saison de l'Inde : ne blesser aucun être vivant, même le plus petit. Les peuples du Pacifique, et beaucoup de peuples des Amériques qui parlent de la terre comme d'une mère, élargissent le cercle : l'eau aussi peut être blessée. Et ce qui peut être blessé mérite du soin.
ENFANT : Quand même, on a besoin des rivières. Boire, arroser, naviguer. On ne peut pas juste les laisser tranquilles.
PARENT : Personne ne demande ça. Une parente, on peut lui demander beaucoup. Tu demandes bien de l'aide à ta grand-mère. Mais tu ne la jettes pas quand tu as fini, et tu ne la vends pas. On peut se servir de ce qu'on aime, à condition d'en prendre soin en retour.
ENFANT : Alors pourquoi seulement ce fleuve-là ? Toutes les rivières du monde devraient compter pareil.
PARENT : Tu as raison, et le monde commence à te suivre. L'Équateur, en Amérique du Sud, a écrit les droits de la nature dans sa constitution dès 2008. Ailleurs, des forêts, des montagnes, d'autres fleuves ont été reconnus. L'idée voyage — et regarde dans quel sens : des peuples qu'on n'écoutait pas vers les parlements du monde entier.
PARENT : La phrase à garder, ce soir : on ne possède pas ce qui nous fait vivre, on en prend soin.
PARENT : Et la question qu'on te laisse : regarde autour de toi. Qu'est-ce qui te fait vivre, toi, et que tout le monde traite comme une chose ?
Qui choisit ce qu'on apprend ?
PARENT : Ce soir, pas de nouvelle histoire. On te doit une réponse. Il y a deux épisodes, quand on a parlé de Murasaki Shikibu, tu as demandé pourquoi personne ne te l'avait dit à l'école.
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PARENT : Ce soir, pas de nouvelle histoire. On te doit une réponse. Il y a deux épisodes, quand on a parlé de Murasaki Shikibu, tu as demandé pourquoi personne ne te l'avait dit à l'école. On avait promis d'y revenir. C'est ce soir.
ENFANT : Et ce n'est pas que Murasaki. J'y ai pensé toute la saison. Les griots et Amadou Hampâté Bâ, le mot ubuntu, Kandiaronk, le procès de Valladolid, le fleuve devenu une personne. Six histoires, et pas une seule dans nos cours. Pourquoi ?
ENFANT : Moi je dis que c'est fait exprès. Quelqu'un, quelque part, a décidé de les cacher.
PARENT : C'est la première idée qui vient, et il ne faut pas la balayer trop vite. Mais la vérité est moins spectaculaire et plus embêtante qu'un complot. Pour la voir, il faut poser trois questions. La première, tu la connais déjà : qui tenait le crayon ?
ENFANT : On l'a posée toute la saison. Ceux qui écrivaient l'histoire, c'étaient surtout les vainqueurs. Des hommes, avec des livres, du côté des empires.
PARENT : Voilà. Kandiaronk, on ne le connaît qu'à travers le livre d'un baron français. Les paroles des griots, presque personne ne les notait. Murasaki, l'Europe a mis huit siècles à la découvrir. Pas parce que ces pensées étaient petites. Parce que le crayon était dans certaines mains, et pas dans d'autres.
ENFANT : Et la deuxième question ?
PARENT : Qui imprime les livres ? Une pensée écrite ne suffit pas : il faut que quelqu'un choisisse de la traduire, de l'imprimer, de la vendre. Pendant des siècles, les imprimeries, les universités, les maisons d'édition étaient concentrées en Europe et dans les pays qui en sont nés. On imprimait ce qu'on connaissait, ce qui ressemblait à ce qu'on avait déjà. Le Dit du Genji a attendu presque mille ans sa traduction française complète. Pas par interdiction. Par manque de regard.
ENFANT : Et la troisième ?
PARENT : Qui écrit les programmes de l'école ? Des gens sérieux, qui ont appris dans ces mêmes livres. On enseigne ce qu'on a reçu. Leurs maîtres ne leur avaient pas raconté Kandiaronk, alors ils ne te le racontent pas. Personne ne se réunit la nuit pour cacher Murasaki. Mais personne ne se lève non plus pour la faire entrer. Ce n'est pas un complot. C'est une habitude.
ENFANT : Une habitude qui arrange toujours les mêmes, moi j'appelle quand même ça un choix. Si on sait, et qu'on ne change rien, ce n'est plus une habitude.
PARENT : Tu as raison, et ne perds jamais cette fermeté. Une habitude qu'on n'a pas vue, c'est une habitude. Une qu'on a vue et qu'on garde quand même devient un choix, et il faut en répondre. C'est exactement pour ça qu'on a fait cette saison : pour que tu aies vu.
ENFANT : Et est-ce que ça change ? Ou est-ce qu'on est tout seuls à en parler ?
PARENT : Ça change. Lentement, mais ça change. Le Dit du Genji est étudié aujourd'hui comme un sommet de la littérature mondiale. Kandiaronk est revenu dans des livres d'histoire récents lus partout. Ubuntu s'enseigne dans des facultés de philosophie. Les programmes ne sont pas tombés du ciel : des gens les écrivent. Donc des gens peuvent les réécrire. Et tu en fais partie. Chaque fois que tu racontes une de ces histoires à quelqu'un, tu fais exactement ce que faisaient les griots : tu tiens la mémoire.
ENFANT : Et maintenant ? La saison est finie. On va où ?
PARENT : En Europe, justement. La saison prochaine, on retourne là-bas, il y a environ quatre cents ans : des hommes qui se croyaient très forts, très solides, très raisonnables — et qui vont découvrir, l'un après l'autre, qu'ils sont aussi fragiles que tout le monde. L'un d'eux lisait les récits venus d'Amérique et s'en servait pour douter de son propre pays.
PARENT : Mais tu ne les écouteras plus comme avant. Tu sais désormais que pendant qu'ils écrivaient, le reste du monde pensait aussi. Sans eux. Avant eux. Et parfois mieux qu'eux.
PARENT : La phrase à garder, ce soir : ce qu'on apprend a été choisi par quelqu'un, et ce qui a été choisi peut être rechoisi.
PARENT : Et la question qu'on te laisse : si c'était toi qui écrivais le programme, laquelle des six histoires de cette saison ferais-tu apprendre en premier — et laquelle te manque encore, que personne ne t'a racontée ?