Achille : le guerrier presque incassable
PARENT : Ce soir, le voyage fait une nouvelle escale. On arrive au bord d'une mer très bleue, pleine d'îles, dans un pays qu'on appelle la Grèce. Les histoires que je vais te raconter là-bas ont plus de deux mille cinq cents ans.
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PARENT : Ce soir, le voyage fait une nouvelle escale. On arrive au bord d'une mer très bleue, pleine d'îles, dans un pays qu'on appelle la Grèce. Les histoires que je vais te raconter là-bas ont plus de deux mille cinq cents ans. Et la première commence avec une mère qui ne supporte pas l'idée que son bébé puisse être blessé un jour.
ENFANT : Jusque-là, rien de spécial. Toutes les mères sont un peu comme ça.
PARENT : Oui. Sauf que dans cette histoire, la mère est une déesse. Elle a des pouvoirs. Alors une nuit, elle emporte son bébé au bord d'un fleuve magique. Celui qui est plongé dans cette eau ne peut plus jamais être blessé. Elle attrape son bébé par le talon, et elle le trempe tout entier dans le fleuve.
ENFANT : Attends. Si elle le tient par le talon, l'eau ne touche pas le talon.
PARENT : Tu viens de trouver toute l'histoire. Le bébé grandit, il devient le plus grand guerrier de son temps. Les flèches glissent sur lui, les épées ne le coupent pas. On le dit invulnérable. C'est le mot un peu difficile de ce soir : invulnérable, ça veut dire qu'on ne peut pas le blesser. Tu te souviens, vulnérable vient d'un très vieux mot qui veut dire blessure. Invulnérable, c'est le contraire : aucune blessure possible.
ENFANT : Sauf au talon.
PARENT : Sauf au talon. Il part pour une longue guerre, devant une ville qu'on appelle Troie. Dix ans de combats. Personne ne peut le vaincre. Et un jour, une flèche arrive. Une seule. Elle ne cherche ni le cœur ni la tête. Elle se plante dans le talon. Et le guerrier que rien ne pouvait toucher meurt de cette toute petite blessure. Ce guerrier, on l'appelle Achille.
ENFANT : Mais c'est bête ! Sa mère n'avait qu'à le tremper une deuxième fois, en le tenant par l'autre pied.
PARENT : Les gens se posent ta question depuis des siècles. Et je crois que la réponse, c'est : si elle l'avait fait, il n'y aurait plus d'histoire. Un héros qui ne risque rien, ce n'est plus un héros. Il n'a plus besoin de courage, puisque rien ne peut lui arriver. Le talon, ce n'est pas un défaut de l'histoire. C'est son secret.
PARENT : Et il y a encore plus étonnant. Ce talon magique a été ajouté longtemps après. Dans le très vieux poème qui raconte la guerre de Troie, un poème qu'on chantait déjà vers sept cents ans avant l'ère commune et qu'on appelle l'Iliade, Achille n'a aucun talon magique. Il est simplement mortel, comme tout le monde. Et il le sait. On lui a prédit : si tu pars à cette guerre, tu seras couvert de gloire, mais tu mourras jeune. Il y va quand même.
ENFANT : Pourquoi ? Moi, je serais resté chez moi.
PARENT : Et le poème ne dit pas que tu aurais tort. C'est justement ce qui le rend si grand. Achille n'est pas une machine à gagner. C'est quelqu'un qui choisit, en sachant ce que ça coûte. Une vie courte qui compte, plutôt qu'une vie longue qu'on oublie. On peut trouver ça magnifique. On peut aussi trouver ça fou. Le poème laisse la question ouverte, depuis presque trois mille ans.
ENFANT : Et comment il finit, ce poème ?
PARENT : Par une scène que des gens relisent en pleurant depuis tout ce temps. Achille a tué un homme, Hector, l'enfant du vieux roi de Troie. Une nuit, ce vieux roi traverse le camp ennemi, tout seul, sans armes. Il entre dans la tente d'Achille, il s'agenouille, et il embrasse les mains qui ont tué son enfant. Il demande qu'on lui rende le corps, pour pouvoir l'enterrer.
ENFANT : Et Achille fait quoi ?
PARENT : Il pense à son propre père, qui attend très loin de là un enfant qui ne rentrera pas. Et les deux hommes pleurent ensemble. Le plus fort des guerriers et le plus malheureux des pères, ennemis, et pareils. C'est là qu'ils se reconnaissent : pas dans la force, dans le chagrin.
ENFANT : Donc le plus célèbre poème de guerre se termine par deux ennemis qui pleurent ensemble ?
PARENT : Oui. Et voilà la phrase à garder ce soir : personne n'est invulnérable, et c'est par nos endroits fragiles qu'on se reconnaît.
PARENT : Et une question pour la route. Si tu pouvais tremper quelqu'un que tu aimes dans le fleuve, en entier cette fois, sans oublier le talon… est-ce que tu le ferais ? Et qu'est-ce qu'il perdrait, à ne plus rien risquer du tout ?
La chance et la malchance : ce qui ne dépend pas de nous
PARENT : Ce soir on reste en Grèce, mais on quitte les héros. Je te raconte deux pêcheurs. Deux frères. Même village, même genre de bateau, mêmes filets.
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PARENT : Ce soir on reste en Grèce, mais on quitte les héros. Je te raconte deux pêcheurs. Deux frères. Même village, même genre de bateau, mêmes filets. Ils se lèvent à la même heure, ils connaissent la mer aussi bien l'un que l'autre. Un matin, ils sortent ensemble. Le vent se lève d'un coup, sans prévenir. Le premier rentre au port. Le deuxième ne rentre pas.
ENFANT : Pourquoi lui ? Il a fait une erreur ?
PARENT : Aucune. Et c'est exactement la question de ce soir. Il était au mauvais endroit quand la vague est arrivée, c'est tout. Les gens de ce pays-là regardaient ça en face. Ils avaient même un mot pour le dire, et je te le donne comme un petit trésor : dans leur langue, ça se disait toukhê. Ça veut dire la chance et la malchance ensemble. Tout ce qui te tombe dessus sans que tu l'aies choisi, ni mérité. Le bon comme le mauvais.
ENFANT : Nous, on dit le hasard.
PARENT : C'est très proche. Eux en avaient même fait une déesse, avec une grande roue qui tourne. Un jour tu es en haut de la roue, un jour tu es en bas. Et la roue ne te demande jamais ton avis.
ENFANT : C'est pas juste.
PARENT : Non, ce n'est pas juste. Et c'est important de le dire tout haut, parce que beaucoup de gens préfèrent croire le contraire. Ils se disent : si un malheur arrive à quelqu'un, c'est qu'il l'a un peu cherché. Il avait mal vérifié son bateau, il n'avait pas fait attention. Tu vois pourquoi on aime cette idée ? Parce qu'elle rassure. Moi je fais attention, donc ça ne m'arrivera pas.
ENFANT : Mais c'est faux.
PARENT : C'est faux. Le deuxième pêcheur n'a rien fait de mal. Quand on croit que tout malheur est mérité, on ajoute une deuxième peine à ceux qui souffrent déjà : la honte. Et ça, c'est nous qui le fabriquons.
ENFANT : Alors à quoi ça sert de faire des efforts, si de toute façon la roue décide ?
PARENT : Doucement. La roue ne décide pas de tout. Si tu ne révises rien et que tu rates ton contrôle, ce n'est pas la toukhê, c'est toi. Si tu as bien révisé et que tu es malade le jour du contrôle, ça, c'est la toukhê. La sagesse, c'est de ne pas confondre les deux. Il y a une part qui dépend de toi. Elle est réelle. Travaille-la.
PARENT : Mais il faut nuancer. On répète trop aux jeunes que tout dépend d'eux. Si tu veux, tu peux. Quand on dit ça, on oublie la plus grosse part de toukhê de toute une vie : la naissance. Naître ici ou là, dans une famille tranquille ou dans une guerre, avec un corps solide ou un corps malade. Personne n'a choisi sa case de départ. Personne ne l'a méritée non plus.
ENFANT : Alors quand quelqu'un a moins de chance que moi, je ne peux pas dire que c'est de sa faute. Et quand j'ai plus de chance que lui, je ne peux pas dire que c'est grâce à moi.
PARENT : Tu viens de dire en deux phrases quelque chose que des livres entiers essaient d'expliquer. Garde ces deux phrases précieusement.
ENFANT : Et eux, les Grecs, ils faisaient quoi contre la roue ?
PARENT : Ils ont essayé plusieurs chemins. Certains sages ont voulu construire une forteresse dans leur tête, pour que la roue ne puisse plus rien leur faire. On les rencontrera dans la prochaine saison du voyage. D'autres, comme un savant dont je te parlerai dans quelques soirs, disaient le contraire : une belle vie reste une vie que la tempête peut toucher, et c'est pour ça qu'on a besoin les uns des autres.
ENFANT : Moi je crois que j'aimerais mieux la forteresse.
PARENT : On verra si tu dis encore ça après l'avoir visitée. En attendant, voilà la phrase à garder ce soir : ce qui t'arrive n'est pas toujours ce que tu mérites, ni pour le malheur, ni pour la chance.
PARENT : Et la question pour la route. Repense à ta journée d'aujourd'hui. Qu'est-ce qui venait vraiment de toi… et qu'est-ce qui venait de la roue ?
Les Troyennes : quand on a tout perdu, qu'est-ce qui reste ?
PARENT : Tu te souviens de la guerre de Troie, celle d'Achille ? Ce soir, on raconte la même guerre. Mais de l'autre côté du mur. La ville vient de tomber, après dix ans.
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PARENT : Tu te souviens de la guerre de Troie, celle d'Achille ? Ce soir, on raconte la même guerre. Mais de l'autre côté du mur. La ville vient de tomber, après dix ans. Elle brûle. Les hommes qui la défendaient sont morts. Et sur la plage, au petit matin, il reste les femmes. Elles attendent les bateaux des vainqueurs, qui vont les emmener comme prisonnières, pour les faire servir dans des maisons étrangères, sans jamais leur demander leur avis.
ENFANT : Et personne ne vient les aider ?
PARENT : Personne. C'est ça, l'histoire. Pas de héros qui surgit, pas de retournement à la fin. Au milieu de ces femmes, il y a une très vieille dame. Hier encore, elle était la reine de la ville. Elle s'appelle Hécube. Elle a perdu son mari, presque tous ses enfants, sa maison, son pays. Et ce matin-là, on vient lui annoncer encore une chose. Les soldats ont décidé que son petit-fils, un tout petit garçon, doit mourir aussi. Parce qu'un jour, devenu grand, il pourrait vouloir venger la ville.
ENFANT : Ils tuent un bébé par peur de ce qu'il deviendrait ? Mais c'est les héros de l'autre histoire qui font ça ?
PARENT : Oui. Les mêmes. C'est la même guerre, et tout dépend du côté d'où on la regarde. Cette pièce, parce que c'est une pièce de théâtre, a été écrite par un poète qui s'appelle Euripide, en quatre cent quinze avant l'ère commune. Et voilà le plus étonnant : Euripide n'était pas troyen. Il était du peuple des vainqueurs. Il a écrit la douleur des vaincues pour la faire entendre à sa propre ville.
PARENT : Et même plus que ça. L'année d'avant, les soldats de sa propre ville avaient pris une petite île, tué les hommes, emmené les femmes et les enfants. Exactement ce que montre la pièce. Quand les spectateurs ont vu Hécube sur scène, ils ne pouvaient pas se dire : ça, c'est les méchants d'autrefois. C'était eux.
ENFANT : Et ils ont pleuré quand même ? Sur les gens qu'ils avaient eux-mêmes vaincus ?
PARENT : C'est toute la force de ce théâtre, et on en reparlera dans quelques soirs. Mais avant, posons la vraie question de l'épisode. Hécube a tout perdu. Sa famille, son toit, son titre, sa liberté. Alors qu'est-ce qui lui reste ?
ENFANT : Rien. C'est bien le problème.
PARENT : Regarde-la mieux. Elle est à terre au début de la pièce, dans la poussière. Et elle se relève. Elle parle. Elle pleure ses morts à voix haute, elle dit leurs noms, elle console les plus jeunes, elle enterre le petit garçon avec les honneurs, avec les gestes qu'il faut. On lui a tout pris, sauf une chose : sa dignité. C'est le mot un peu difficile de ce soir. La dignité, c'est ce qui fait que tu restes quelqu'un, debout au-dedans, même quand tout s'écroule au-dehors. Personne ne peut te la prendre. On ne peut que te pousser à la lâcher.
ENFANT : Mais attends. Tout ça, c'est un homme qui l'a écrit. Comment il sait, lui, ce que ressentaient ces femmes ?
PARENT : Tu mets le doigt sur quelque chose d'important. À cette époque, dans ce pays, qui tenait le crayon ? Des hommes, presque toujours. Les femmes de Troie, les vraies, n'ont laissé aucun texte. On entend leur douleur à travers la voix d'un homme qui les imagine. C'est mieux que le silence, beaucoup mieux. Mais ce n'est pas leur voix. Et c'est pareil sur toute la planète : des milliers de villes sont tombées, et presque toujours, ce sont les vainqueurs qui ont raconté.
ENFANT : Alors quand on lit une vieille histoire, il faut toujours se demander qui l'a écrite, et qui n'a pas pu l'écrire.
PARENT : Garde cette question-là toute ta vie. Elle t'évitera beaucoup d'erreurs. Et voilà la phrase à garder ce soir : on peut tout perdre, et rester quelqu'un.
PARENT : Et la question pour la route. Les vainqueurs sont venus au théâtre pleurer sur ceux qu'ils avaient vaincus. À ton avis, pourquoi avaient-ils besoin de ça ?
Socrate : le sage qui disait « je ne sais pas »
PARENT : Ce soir, je t'emmène sur une place de marché, dans une grande ville grecque, vers quatre cents avant l'ère commune. Il y a là un homme plutôt vieux, pas beau, pieds nus, qui n'a presque rien.
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PARENT : Ce soir, je t'emmène sur une place de marché, dans une grande ville grecque, vers quatre cents avant l'ère commune. Il y a là un homme plutôt vieux, pas beau, pieds nus, qui n'a presque rien. Il ne vend rien, il n'achète rien. Il arrête les gens, et il pose des questions. À un général couvert de médailles, il demande : c'est quoi, le courage ? Le général rit, il répond du tac au tac. L'homme pose une deuxième question. Puis une troisième. Et au bout d'un moment, le général ne rit plus du tout : il vient de découvrir qu'il ne sait pas vraiment ce que c'est, le courage. Lui qui fait la guerre depuis trente ans.
ENFANT : Il devait être détesté, ce type.
PARENT : Par certains, énormément. D'autres le suivaient partout, surtout les jeunes, parce que c'était un jeu vertigineux : on en sait moins qu'on croit, et avec lui on le découvrait. Cet homme, on l'appelle Socrate. Un jour, un de ses amis va poser une question dans un temple célèbre, un endroit où, croyait-on, le dieu répondait aux questions des humains. L'ami demande : existe-t-il quelqu'un de plus sage que Socrate ? Et la réponse tombe : non. Personne.
ENFANT : Lui qui passe son temps à montrer que personne ne sait rien ? Bizarre, comme champion de la sagesse.
PARENT : C'est exactement ce qu'il s'est dit. Ça l'a tourmenté. Alors il a mené l'enquête. Il est allé voir tous ceux qui passaient pour savants : les chefs politiques, les poètes, les artisans. Et à chaque fois, il a trouvé la même chose : des gens qui savaient des choses, oui, mais qui croyaient savoir beaucoup plus qu'ils ne savaient. Alors il a compris la réponse du dieu. Si je suis le plus sage, c'est pour une seule raison : eux croient savoir ce qu'ils ne savent pas. Moi, au moins, quand je ne sais pas, je sais que je ne sais pas.
ENFANT : C'est tout ? C'est ça, sa grande sagesse ?
PARENT : Ça a l'air de rien, hein. Mais essaie, pour voir. Essaie de dire « je ne sais pas » devant toute la classe. Essaie de le dire quand tout le monde affirme, quand il faudrait avoir l'air sûr de soi. C'est une des choses les plus difficiles du monde. Dire « je ne sais pas », c'est accepter d'être nu, de montrer la faille, comme le talon d'Achille, mais pour la tête. Et Socrate dit : cette faille n'est pas une honte. C'est la porte. Tant que tu crois savoir, tu ne cherches pas. Le jour où tu admets que tu ne sais pas, tu commences à penser.
ENFANT : Et la ville, elle en a fait quoi, de son champion de la sagesse ?
PARENT : Elle l'a tué. Des hommes puissants, fatigués de ses questions, l'ont traîné devant un tribunal. On l'a accusé d'abîmer la jeunesse avec ses idées. Il a été condamné à boire un poison. Ses amis avaient tout préparé pour le faire évader, c'était facile. Il a refusé.
ENFANT : Mais c'est du gâchis ! Il aurait dû fuir et continuer à penser ailleurs.
PARENT : Beaucoup de gens pensent comme toi, et c'est défendable. Lui voyait autre chose. Toute sa vie, il avait dit aux gens : le plus important, ce n'est pas de vivre le plus longtemps possible, c'est de vivre sans tricher avec ce qu'on croit juste. S'il s'était enfui, sa vie entière devenait un mensonge. Alors il est resté. Le dernier soir, il a discuté tranquillement avec ses amis, comme tous les soirs. Puis il a bu le poison, calmement. Il n'avait pas l'air d'un homme vaincu.
ENFANT : Et lui, il a écrit des livres ?
PARENT : Pas une ligne. Tout ce qu'on sait de lui, ce sont ses élèves qui l'ont écrit. Encore une fois : quelqu'un d'autre a tenu le crayon. Et voilà la phrase à garder ce soir : dire « je ne sais pas », ce n'est pas une faiblesse, c'est le début du courage de penser.
PARENT : Et la question pour la route. Cherche une chose que tu es sûr de savoir… sans l'avoir jamais vérifiée toi-même. Tu risques d'être surpris du nombre.
Aristote : on a besoin d'amis parce qu'on est fragiles
PARENT : Ce soir, on commence par un jeu. Imagine qu'on te propose un marché. Tu auras tout : la santé, l'argent, l'intelligence, la beauté, la réussite, tout ce que tu voudras.
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PARENT : Ce soir, on commence par un jeu. Imagine qu'on te propose un marché. Tu auras tout : la santé, l'argent, l'intelligence, la beauté, la réussite, tout ce que tu voudras. Mais à une seule condition : plus jamais aucun ami. Personne à qui parler vraiment, personne qui se réjouit quand ça va bien, personne qui reste quand ça va mal. Tu signes ?
ENFANT : Non. Évidemment non. Avec tout cet argent, tu me diras, je pourrais me payer des gens pour me tenir compagnie. Justement : des gens payés, ce ne sont pas des amis. Ils partiraient le jour où je ne paierais plus.
PARENT : Tu viens de refaire le raisonnement d'un savant qui vivait en Grèce vers trois cent cinquante avant l'ère commune. Un élève de l'élève de Socrate. Un homme qui a passé sa vie à tout étudier : les poissons, les étoiles, les villes, et aussi le bonheur. On l'appelle Aristote. Et il a écrit presque mot pour mot ce que tu viens de dire : personne ne choisirait de vivre sans amis, même en ayant tous les autres biens du monde.
ENFANT : D'accord, mais pourquoi ? Pourquoi on en a besoin à ce point ?
PARENT : Sa réponse va te rappeler toute la saison : parce que nous sommes fragiles. Réfléchis. Si tu étais invulnérable, comme un dieu ou comme un rocher, tu n'aurais besoin de personne. Tu te suffirais. Mais tu tombes malade, tu te trompes, tu as du chagrin, tu vieillis. Aristote le dit très concrètement : quand on est jeune, les amis nous évitent des erreurs ; quand on est vieux, ils prennent soin de nous ; et au milieu de la vie, ils nous aident à faire de belles choses qu'on ne ferait jamais seul. L'amitié, ce n'est pas la cerise sur le gâteau d'une vie réussie. C'est la farine du gâteau.
ENFANT : Mais alors il y a un problème. Si on aime ses amis parce qu'on a besoin d'eux, on ne les aime pas vraiment eux. On aime ce qu'ils nous rendent comme service. C'est intéressé.
PARENT : Belle objection. Aristote l'avait vue venir, et il répond en distinguant trois sortes d'amitié. Il y a l'amitié utile : tu prêtes tes affaires, on te prête les siennes. Il y a l'amitié de plaisir : vous riez bien ensemble, vous jouez ensemble. Ces deux-là sont fragiles, parce qu'elles s'arrêtent quand l'utilité s'arrête, ou quand on ne s'amuse plus. Et puis il y a la troisième : l'ami que tu aimes pour lui-même, à qui tu veux du bien pour lui, pas pour toi. Celui dont tu es content qu'il existe, même les jours où il ne te sert à rien du tout.
ENFANT : Celles-là, des amitiés comme ça, on n'en a pas cinquante.
PARENT : Non. Aristote dit qu'elles sont rares et qu'elles demandent du temps, comme les arbres qui poussent lentement. Et dans sa langue, l'amitié au sens large portait un mot que je t'offre comme un trésor : philia. C'est plus grand que copain. Ça nomme tout ce qui attache les gens entre eux quand ils se veulent du bien.
PARENT : Et il faut ajouter sa pensée la plus courageuse, celle qui le sépare des sages à forteresse qu'on verra bientôt. Aristote dit : le bonheur lui-même est fragile. Il ne dépend pas que de toi. Il a besoin des autres, d'un peu de chance, tu te rappelles la toukhê, d'un monde à peu près tenable. Un très grand malheur peut abîmer une belle vie. C'est dur à entendre. Mais il préfère dire ça que mentir en promettant un bonheur garanti, tout seul, à l'abri de tout.
ENFANT : En fait, le bonheur, c'est comme une plante. Pas comme un coffre-fort.
PARENT : Tu peux garder cette image, elle est exacte. Une plante, ça se cultive, ça dépend de la pluie, et ça peut geler. Voilà la phrase à garder ce soir : avoir besoin des autres, ce n'est pas une faiblesse, c'est la façon humaine d'être fort.
PARENT : Et la question pour la route. Parmi tes amis, lesquels sont les amis utiles, lesquels les amis pour rire… et est-ce qu'il y en a déjà un, ou une, que tu aimes simplement parce qu'il existe ?
Le théâtre : pleurer ensemble pour comprendre
PARENT : Imagine. Le jour se lève sur une colline, au-dessus d'une ville grecque. Et toute la ville est là. Quinze mille personnes assises sur des gradins de pierre, en plein air.
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PARENT : Imagine. Le jour se lève sur une colline, au-dessus d'une ville grecque. Et toute la ville est là. Quinze mille personnes assises sur des gradins de pierre, en plein air. Les boutiques sont fermées, le travail attend. Pendant des journées entières, du matin au soir, ils vont regarder des histoires. Pas des histoires drôles. Des histoires terribles. Des rois qui tombent, des familles qui se déchirent, des villes qui brûlent. Et ces quinze mille personnes pleurent ensemble.
ENFANT : Ils n'avaient pas assez de vrais malheurs ? Il fallait en plus payer pour en regarder des faux ?
PARENT : C'est LA bonne question, et elle a presque deux mille cinq cents ans. Pour chercher la réponse, je te raconte la plus célèbre de ces histoires. C'est un homme très intelligent. Le plus intelligent de tous, peut-être. Un monstre terrorisait une ville en posant une devinette mortelle ; lui seul a trouvé la réponse, et la ville sauvée l'a fait roi. Des années plus tard, un grand malheur frappe la ville, et le roi mène l'enquête pour trouver le coupable, sûr de lui, comme toujours. Il cherche, il interroge, il menace. Et plus il avance, plus l'enquête remonte… vers lui. À la fin, il découvre que le coupable qu'il cherchait, c'est lui-même. Sans le savoir, il avait commis, des années avant, exactement ce que les devins lui avaient prédit et qu'il croyait avoir évité. Cet homme, on l'appelle Œdipe, et le poète qui a écrit sa chute s'appelle Sophocle.
ENFANT : Mais s'il ne savait pas, ce n'est pas vraiment sa faute.
PARENT : Non, et la pièce ne dit pas le contraire. Sa vraie faute est ailleurs, et elle porte le mot un peu difficile de ce soir, un mot de leur langue que je te donne comme un trésor : l'hybris. L'hybris, c'est la folie de se croire trop grand. Au-dessus des autres, au-dessus des limites, au-dessus de la roue de la chance. Œdipe avait réponse à tout, alors il a cru qu'il aurait toujours réponse à tout. Il a oublié qu'il était un être humain, c'est-à-dire quelqu'un qui peut se tromper. Le théâtre grec raconte presque toujours ça : quelqu'un qui se croit incassable, et le monde qui lui rappelle que personne ne l'est.
ENFANT : D'accord, mais ça ne répond pas à ma question. Pourquoi aller pleurer là-dessus à quinze mille ?
PARENT : Voilà ce que pensaient ces gens-là. Quand tu pleures sur Œdipe ou sur Hécube, tu te souviens des Troyennes, tu ne pleures pas seulement sur eux. Tu pleures sur tout ce qui peut arriver à n'importe qui, donc à toi, donc à ceux que tu aimes. Et tu le fais entouré de milliers de gens qui pleurent les mêmes larmes. Tu sens, dans ton corps, que la fragilité n'est pas ton secret honteux : elle est ce qu'on a tous en commun. Ils pensaient que ces larmes partagées nettoient quelque chose au-dedans. On ressort du théâtre plus doux, moins arrogant, plus attentif aux autres.
ENFANT : Donc pleurer ensemble, c'était une façon d'apprendre. Pas une faiblesse.
PARENT : Exactement. Une leçon qui entre par le cœur, pas par la tête. Il faut quand même regarder cette colline avec les yeux ouverts. Sur scène, tous les acteurs étaient des hommes, même pour jouer Hécube. Les auteurs, des hommes aussi : on se rappelle qui tenait le crayon. Et pendant que la ville pleurait sur des esclaves de théâtre, de vrais esclaves attendaient dehors. Ces gens ont inventé une chose magnifique, et ils ne voyaient pas tout. Les deux sont vrais en même temps.
ENFANT : Et c'est seulement eux qui ont inventé ça, pleurer ensemble pour comprendre ?
PARENT : Oh non. Partout sur la planète, les humains l'ont inventé chacun à leur façon : des conteurs à la veillée, des chants de deuil, des théâtres d'ombres, des masques, des griots dont je te parlerai un jour. Pleurer ensemble n'appartient à personne. Voilà la phrase à garder ce soir : les larmes qu'on partage apprennent des choses que les leçons n'apprennent pas.
PARENT : Et la question pour la route. Toi, la dernière fois qu'une histoire t'a fait pleurer… qu'est-ce qu'elle t'a appris que tu ne savais pas déjà ?
Ce que les Grecs nous laissent
PARENT : Ce soir, pas de nouvelle histoire. On arrive au bout de notre voyage chez les Grecs, qui vivaient il y a deux mille cinq cents ans, vers cinq cents ans avant l'ère commune.
L'audio de cet épisode arrive bientôt.
PARENT : Ce soir, pas de nouvelle histoire. On arrive au bout de notre voyage chez les Grecs, qui vivaient il y a deux mille cinq cents ans, vers cinq cents ans avant l'ère commune. Et à la fin d'un voyage, on fait toujours pareil : on ouvre le sac, et on regarde ce qu'on rapporte. Alors dis-moi. Tu gardes quoi ?
ENFANT : Le talon. Achille, le bébé que sa mère trempe dans le fleuve magique en le tenant par le talon. Il devient presque incassable. Presque. Et c'est le presque qui fait toute l'histoire.
PARENT : Et tu te souviens du plus étonnant : dans le très vieux poème, le talon magique n'existe même pas. Achille sait qu'il mourra jeune s'il part à la guerre, et il y va quand même. C'est ça, un héros pour eux : pas quelqu'un qui ne risque rien, quelqu'un qui sait ce qu'il risque.
ENFANT : Moi je garde aussi la roue de la chance. Ce qui t'arrive n'est pas toujours ce que tu mérites. La tempête ne demande pas si tu es quelqu'un de bien avant de couler ton bateau.
PARENT : Et la reine Hécube, dans les Troyennes. Assise dans les cendres de sa ville, elle a tout perdu : son pays, ses enfants, sa liberté. Et elle reste quelqu'un. Elle pleure, elle parle, elle tient debout. On peut tout perdre et rester quelqu'un, ça vient d'elle.
ENFANT : Et Socrate, le sage qui disait je ne sais pas. Lui, c'est le contraire d'Œdipe, en fait. Œdipe croyait avoir réponse à tout, et ça l'a détruit.
PARENT : C'est très bien vu. Œdipe tombe par l'hybris, tu te rappelles ce mot : la folie de se croire trop grand. Socrate commence par le bout fragile de sa propre pensée. Dire je ne sais pas, c'est montrer son talon avant que la flèche arrive.
ENFANT : Il reste Aristote. On a besoin d'amis parce qu'on est fragiles. Un humain, c'est comme une plante : ça dépend des autres, de la pluie, et ça peut geler.
PARENT : Et le théâtre, pour finir. Quinze mille personnes sur une colline, qui pleurent ensemble sur des malheurs inventés pour mieux comprendre les vrais. Sans oublier qui tenait le crayon : des hommes, pendant que de vraies esclaves attendaient dehors. On garde le cadeau et la question, les deux ensemble.
ENFANT : Justement, j'ai remarqué quelque chose. Toutes tes histoires finissent mal. Achille meurt. Troie brûle. Socrate boit le poison. Tes Grecs n'ont rien réparé du tout.
PARENT : Tu as raison. Ils n'ont rien réparé, et ils n'ont jamais promis de le faire. Leur cadeau, c'est d'avoir regardé tout ça en face, sans détourner les yeux, et d'avoir trouvé là tout ce qui compte : le courage d'Achille, la dignité d'Hécube, l'amitié d'Aristote, les larmes qui apprennent. Pense à ce qui a du prix pour toi. Un ami. Un animal. Un grand-parent. Tout ça peut se perdre. C'est même pour ça que tu y tiens, et que tu en prends soin. Un caillou n'a besoin de personne pour veiller sur lui.
ENFANT : Donc si rien ne pouvait casser, rien ne serait précieux ?
PARENT : C'est le cœur de ce qu'ils nous laissent. Être fragile, ce n'est pas être mal fabriqué. Ce n'est pas un défaut qu'un meilleur fabricant aurait corrigé. C'est la condition de tout ce qui a du prix : pas d'amour sans la peur de perdre, pas de courage sans danger, pas de soin sans quelque chose de blessable à protéger.
ENFANT : Quand même. Si demain on m'offrait de ne plus jamais avoir mal, ni peur, ni chagrin, moi je signe. Pas toi ?
PARENT : Certains jours, je signerais aussi, je ne vais pas te mentir. Et tu n'es pas le premier à le penser. Juste après nos Grecs, des sages ont pris ta question très au sérieux. Ils ont décidé de devenir incassables : l'un a construit une forteresse dans sa tête, un autre est allé vivre dans une jarre pour n'avoir plus rien à perdre. Est-ce qu'ils ont réussi ? C'est la prochaine étape du voyage.
PARENT : En attendant, voilà la phrase à garder ce soir : la fragilité n'est pas un défaut de fabrication, c'est ce qui donne du prix aux choses. Et la question pour la route : regarde ce que tu protèges le plus au monde. Est-ce que tu y tiendrais autant… si ça ne pouvait pas se perdre ?